UN TOUR DU MONDE DE LA NOUVELLE
DU XXe SIÈCLE EN 80 TEXTES
5.
Charles-Ferdinand Ramuz, La Mort du grand Favre
(Nouvelles et morceaux, 1910 – Le Tout vieux et
autres nouvelles, Presses Universitaires de Grenoble, 1981)
En fin de journée, des bûcherons laissent l'un d'eux, le grand Favre, terminer son travail dans la forêt. Le lendemain, comme il n'a plus donné signe de vie, ils partent à sa recherche pour découvrir le chemin ensanglanté qu'il a parcouru, victime d'un accident mortel, à la recherche de secours.
Les mœurs (les paysans) - 9 pages -
**
Les drames du quotidien.
« Le grand Favre était assis là, adossé
à cette molasse. Hors du courant rapide, sa tête
seulement et le haut de son corps sortaient. Il n'avait pas dû
tomber assis, car ses cheveux et sa barbe étaient encore
mouillés, il avait dû tomber de tout son long, puis il
avait eu la force de se relever ; il avait eu encore la force de
s'asseoir, espérant peut-être échapper
ainsi à la mort, espérant peut-être que le
secours viendrait, appelant sans doute, ainsi adossé, la tête
renversée en arrière contre la pierre, se cramponnant
des mains au lit tout lisse du ruisseau : combien de temps ?
Il crie et il n'y a pas personne. Il n'y a que la forêt
vide, et de l'autre côté, là-bas, il n'y
a que les grands champs vides, sur quoi c'est dimanche et
novembre et personne n'y passe, quand même à
présent, il fait jour, car la longue nuit est finie. Il
appelle, et il n'y a que ce grand ciel rond et gris, tout uni,
d'où descend seulement le froid, et une triste, terne
lumière ; et ce froid monte aussi d'en-bas ;
il appelle, et sa voix faiblit, parce que le froid gagne vers le
cœur ; pourtant il appelle, il appelle avec sa faible
petit voix ; il essaie de se relever, il retombe : il ouvre
la bouche, et dans sa bouche il n'y a plus de son, elle s'ouvre
et se tord à vide ; et à présent ses mains
seulement bougent, se déchirant les ongles à la
pierre ; et puis, dans ses épaules, il y a un frisson qui
passe, tandis que le grand ciel est vide, et seulement là-haut
tournent quelques corbeaux. » (p. 87-88)