UN TOUR DU MONDE DE LA NOUVELLE
EN 80 RECUEILS
9. Alexandre Dumas, Nouvelles contemporaines (1826)
Lorsqu'on traite de la nouvelle française du XIXe siècle, on ne songe jamais à Alexandre Dumas : les anthologistes ne lui accordent aucune place; la critique, jusqu'à ces dernières années, ne le mentionne pas. Décidément, un romancier célèbre sera rarement connu pour ses nouvelles ! Qu'on songe à Balzac, Zola, Stendhal, Flaubert ! le manque d'intérêt/de curiosité vis-à-vis des textes courts d'un auteur aussi populaire que Dumas est d'autant plus regrettable que leur production est non seulement élevée mais qu'elle fut rééditée tout au long du XIXe siècle - et puis comment imaginer que l'auteur ait écrit ces textes d'une autre plume, qui plaît tant encore de nos jours ? Il faut donc savoir que Dumas laisse une production avoisinant la centaine de textes. Des recueils : Nouvelles contemporaines (1826), Souvenirs d'Antony (1835), Les Mille et un fantômes (1839-1840), Nouvelles (1850), Les Drames de la mer (1853)… Des textes parus sous forme de publications séparées : La Femme au collier de velours (1850)…, de publications groupées, à la suite de romans … - et le nom de Dumas figure encore régulièrement dans ces nombreux collectifs de la première moitié du siècle. Quelques textes ont réussi à franchir le cap du XXe siècle : Les Crimes célèbres (1839-1840), La Femme au collier de velours, Les Mille et un fantômes. Mais ce sont hélas ! toujours les mêmes titres qu'on ressort. Ainsi en a-t-il été encore au cours de l'année Dumas en 2002. Alors qu'il y en a d'autres : je ne peux m'empêcher ici de penserà ce refus sans appel, qui laisse pantois, des éd. Garnier-Flammarion, en décembre 1982, d'un projet de ma part de constituer un volume des nouvelles "oubliées" de l'auteur, parce qu'il n'entrait pas dans le cadre de leur orientation : Dumas refusé ! ! ! (Heureusement, les choses auraient tendance à bouger un peu : voir la bibliographie).
Les Nouvelles contemporaines (Paris, Sanson, 1826, 216 p.) est le premier recueil de Dumas; en fait, sa première oeuvre. Et ce fut un échec cuisant, comme il le rapporte dans ses Mémoires : refusé par dix éditeurs, imprimé à compte d'auteur, quatre exemplaires vendus ! De suivre alors le conseil d'un libraire, toujours d'actualité pour un nouvelliste : "Faites-vous un nom, et je vous imprimerai."
Les deux premières nouvelles sont des scènes de la vie militaire : Laurette ou le rendez-vous, une tragique histoire avec en toile de fond la retraite de Russie de 1813 : un officier français se fait tuer à l'endroit où il avait donné rendez-vous à une jeune Allemande qui lui a sauvé la vie, un endroit où elle est déjà enterrée… Blanche de Beaulieu ou la Vendéenne, un épisode dramatique de la guerre de Vendée, avec le sac de Nantes en 1793 : un officier républicain tente de sauver de l'échafaud sa femme, fille d'un aristocrate; il obtient trop tard sa grâce et elle sera décapitée (l'officier est le futur général Marceau et son ami le père de Dumas) - la fin est particulièrement frappante : "…Marceau s'ouvre un chemin; la foule le heurte, le presse, mais l'entraîne; il arrive sur la grande place avec elle : il est en face de l'échafaud, il agite son papier en criant : Grâce ! Grâce ! En ce moment, le bourreau, saisissant par ses longs cheveux blonds la tête d'une jeune fille, présentait au peuple ce hideux spectacle; la foule, épouvantée, se détournait avec effroi, car elle croyait lui voir vomir des flots de sang !… Tout à coup, au milieu de cette foule muette, un cri de rage, dans lequel semblent s'être épuisées toutes les forces humaines, se fait entendre : Marceau venait de reconnaître, entre les dents de cette tête, la rose rouge qu'il avait donnée à la jeune Vendéenne." (p.171) La troisième nouvelle, Marie, triste et touchante, s'inscrit dans l'époque contemporaine (mars 1826) : un vieux serviteur de Napoléon est tué en duel par le séducteur de sa fille, qui succombera à son tour sous les coups d'un ami, qui n'a pas supporté pareille vilenie.
Dumas se révèle être un extraordinaire conteur d'histoires : il sait choisir des sujets passionnants, il sait captiver, il sait conduire le lecteur là où il le veut. Tout fait mouche, tout porte, parce que Dumas ne vise qu'à l'efficacité, parce qu'il a trouvé le vrai secret des conteurs : qui est de se faire plaisir pour faire plaisir au lecteur en racontant tout simplement de bonnes histoires. Tout cela ne rend que plus injuste l'oubli dans lequel sont tombées ses nouvelles.
Bibliographie :
- Fr. Lacassin, "Alexandre Dumas ou un courant d'air frais dans les ténèbres", Mythologie du fantastique. Rivages de la nuit, Ed. du Rocher, 1991, p.143-156
- Cl. Schopp, préface (excellente) à son édition de 1993, p. I-XXVI
- R. Godenne, "Les Textes courts d'Alexandre Dumas", Francofonia (Printemps 1997, n°32, p. 113-133)
- Blanche de Beaulieu et Marie, réécrites, figurent dans les Souvenirs d'Antony, le second texte sous le titre du Cocher de cabriolet. En 1993, Cl. Schopp a donné une édition des Nouvelles contemporaines, suivie d'un choix d'autres récits (Paris, P. O. L.). En 1996, Blanche de Beaulieu a paru seul (Paris, Le Petit Mercure, avec une introduction pour le moins filandreuse).
- "Les textes courts d'Alexandre Dumas", Francofonia, printemps 1997, n°32, p.113-133
- Blanche de Beaulieu figure au t. I. des Meilleures nouvelles du pays de Loire, Laval, Siloé, 1997- éd. J. Glaziou