8. Sade, Les Crimes de l'amour, nouvelles héroïques et tragiques

 

 

C'est toujours un sujet d'étonnement pour beaucoup d'apprendre que Donatien-Alphonse-François, marquis de Sade (1740-1814) est un nouvelliste ! Et ce l'est d'autant plus que le seul recueil de nouvelles qu'il publia de son vivant (Les Crimes de l'amour, nouvelles héroïques et tragiques, précédé d'une Idée sur les romans, Paris, Massé, an VIII, 4 vol., 11 textes) se voit souvent amputé - assez scandaleusement - de son sous-titre dans les pages de couverture ou de titre des éditions modernes, en poche notamment - comme si le mot de "nouvelle" faisait peur quand il s'agit de vendre un volume (La vérité vous le dit hélas ! le mot de "nouvelle" fait peur quand il s'agit de vendre un volume). Même si, en ce XXe siècle, le plus que sulfureux Sade se retrouve au firmament des lettres françaises, même si la critique n'a cessé de recourir à l'argumentation philosophique, psychologique, psychanalytique, etc. pour me convaincre de la profondeur de romans comme Justine ou les malheurs de la vertu (1791), Aline et Valcour, ou le roman philosophique (1793), Les Cent vingt journées de Sodome (paru en 1904) - mais qu'est-ce que la profondeur ? un pot de chambre aussi est profond, s'interrogeait Montherlant - j'ai toujours tenu le romancier Sade comme un des auteurs les plus ennuyeux de la littérature française. Par contre, j'apprécie le nouvelliste, non seulement celui du recueil de 1799, mais encore celui du recueil posthume, Historiettes, contes et fabliaux, publié en 1926 par M. Heine.

Dès 1788, Sade souhaitait composer un volume de Contes et fabliaux du XVIIIe siècle par un troubadour provençal (une trentaine de textes), mêlant récits tragiques et anecdotes plaisantes. En 1799, il renonce à ce projet pour ne publier que les récits tragiques, les faisant précéder d'une Idée sur les romans que les critiques actuels qui refusent l'idée d'une histoire de la nouvelle feraient bien de lire parce que Sade y brosse une histoire du roman et de la nouvelle avec des réflexions "théoriques" pertinentes sur les deux genres ("…rien d'intéressant comme Zayde [de Segrais], ni d'écrit agréablement comme La Princesse de Clèves […] les Cent Nouvelles [de Mme de Gomez] feront toujours, malgré bien des défauts, le fond de la bibliothèque de tous les amateurs de ce genre…") - notons ici que Sade, en 1803-1804, avait pensé regrouper ses autres textes sous le titre du Boccace français. L'épithète de "tragique" traduit au mieux l'esprit du recueil. Pas moins de dix-neuf morts pour huit des onze nouvelles : une jeune fille tombe sous la coupe d'un débauché (Miss Henriette Stralson, ou les effets du désespoir, nouvelle anglaise, 3 morts), à peine mariée, une femme s'aperçoit que son mari est un impitoyable détrousseur de chemins (Faxelange, ou les torts de l'ambition, 2), une autre réalise qu'elle a épousé son père, envoyé sa mère à l'échafaud, eu de son frère un fils qu'elle a dû tuer parce qu'il voulait la violer (Florville et Courval, ou le fatalisme, 3), une autre se venge de l'homme qui la repousse et de sa fiancée (Ernestine, nouvelle suédoise, 2), une autre complote la perte de sa fille, qui est sa rivale (La Comtesse de Sancerre ou la rivale de sa fille, anecdote de la cour de Bourgogne, 2), un homme découvre que sa femme est la maîtresse d'un voleur (Dorgeville ou le criminel par vertu, 3), un autre est l'amant de sa fille (Eugénie de Franval, nouvelle tragique, 3), jaloux de son fils, un autre s'arrange pour qu'il croie à l'infidélité de sa femme (Laurence et Antonio, nouvelle italienne, 1). Pour émouvoir, pour provoquer l'horreur, Sade ne se contente pas, comme ses contemporains, de dresser des tableaux funestes, de s'attarder à des scènes macabres, il élit pour ses sujets des situations dramatiques exceptionnelles. Le tragique naît non d'éléments extérieurs à l'action, mais de l'action elle-même. Les situations paraîtront plus ou moins forcées, mais Sade est un des premiers nouvellistes français à prendre conscience de l'intérêt qu'il y a à conférer un caractère d'exception au sujet d'une nouvelle (ce qui sera la marque essentielle de la nouvelle du XIXe siècle). Un caractère qui est aussi celui des trois autres nouvelles qui tranchent par le ton et l'esprit : les fêtes extravagantes imaginées par un homme pour plaire à deux dames (La Double épreuve), le vil chantage d'un homme sur la fille d'un de ses prisonniers (Juliette et Raunai), une descente aux enfers (Rodrigue ou la tour enchantée, conte allégorique, un texte déjà présent dans Aline et Valcour).

Pour surprenante qu'elle soit venant de la part d'un Sade, l'intention majeure qui le guide est de proposer des exemples de conduite "héroïque" de personnes vertueuses en butte aux agissements de personnes dépravées : "…d'où peut naître la terreur si ce n'est des tableaux du crime triomphant ?", assure-t-il dans son Idée sur les romans. Sade écrit en somme des nouvelles morales à rebours, d'autant qu'il se révèle un écrivain "chaste" : rien de licencieux, rien de sordide (il a, par exemple, supprimé, dans Eugénie de Franval, les détails d'une scène d'inceste introduite dans une première version). Mais comme les nouvelles peignent davantage le vice que la vertu, l'équivoque subsiste…

Les Crimes de l'amour atteste enfin un sens remarquable de la présentation d'un sujet parce que la rigueur narrative est la clé de voûte de sa démarche : "Je n'exige essentiellement de toi qu'une seule chose, c'est de soutenir l'intérêt jusqu'à la dernière page, tu manques le but, si tu coupes ton récit par des incidens ou trop répétés, ou qui ne tiennent pas au sujet." (Idée sur les romans) Sade est un des premiers nouvellistes français à posséder le sens de la progression dramatique, du paroxysme, c'est-à-dire qu'à partir d'un moment donné tout dans la nouvelle tendra vers une scène qui sera le point culminant de l'action et qui, en même temps, la dénouera (lisez La Comtesse de Sancerre : un modèle).

Bibliographie :

  • le dossier de M. Delon à son éd. du recueil (Folio Classique 1817 - 5 nouvelles et l'Idée sur les romans - éd. consultée)
  • ce n'est que dans les Oeuvres complètes de Sade (Paris, Pauvert, 1961, t. I, III, IV, V) qu'on lira une version intégrale du recueil. Florville et Courval, Eugénie de Franval ont été repris dans les Romanciers du XVIIIe siècle (La Pléiade, 1965, t. II, éd.R. Etiemble); Miss Henriette Stralson, dans Histoires anglaises (Paris, éd. Zulma, 1994, éd. M. Delon), Faxelange, dans Nouvelles françaises du XVIII siècle (Livre de Poche, Bibliothèque classique 709, 1994, t. II, éd. J. Hellegouarc'L)