7. Florian, Six nouvelles (1784)

 

 

Si, de nos jours, on cite encore le nom de Florian (1755-1794), dans une histoire de la littérature française, c'est en raison des cinq livres de fables qu'il composa (1792), livres qui le rangent parmi les meilleurs épigones de La Fontaine. De fait, lui qui, enfant, fut le protégé de Voltaire, qui, emprisonné pendant la Révolution, ne dut son salut qu'aux événements du 9 Thermidor, laisse des oeuvres, pastorales (imitées de Cervantès et du Suisse Gessner), romans historiques, poésies, mélanges, etc., qu'on aurait du mal à lire à présent. Ce qu'on ne peut dire, je ne devrais pas être le seul à le croire, de ses deux recueils de nouvelles.

Le premier, Six nouvelles (Paris, Didot l'aîné, 1784, 231 p.) comprend : Bliombéris, nouvelle française, Pierre, nouvelle allemande, Célestine, nouvelle espagnole, Sophronime, nouvelle grecque, Sanche, nouvelle portugaise, Bathmendi, nouvelle persane. De prime abord, les nouvelles exploitent une matière conventionnelle. Qu'il s'agisse de sujets romanesques et sentimentaux : afin de conquérir la fille d'un roi, un chevalier de la Table Ronde accomplit exploit sur exploit (Bliombéris), persuadée de la mort de son amant, une dame vit déguisée en homme à la campagne jusqu'au jour où elle le revoit (Célestine), éconduit par le père de celle qu'il aime, un jeune homme lui prouve sa grandeur d'âme en le sauvant de la mort (Sophronime), la rencontre d'un chevalier et d'un autre qui est… une femme, ponctuée d'un orage, de l'arrivée d'un rival, de sa défaite dans un duel, se terminera par un mariage (Sanche). Qu'il s'agisse de sujets moralisateurs à la limite de l'apologue, comme ses contemporains, à la suite de Marmontel, aimaient à en imaginer : pour avoir blessé un officier qui courtisait sa femme, un paysan est condamné à mort, mais l'officier révélera son infamie (Pierre), quatre frères recherchent le bonheur; seul, le plus sage le découvrira (Bathmendi) - s'exprime là un même propos, qui n'est pas très neuf : le bonheur existe, non dans la société dominée par les passions et les vices, mais dans une vie simple et obscure.

L'originalité de Florian est ailleurs. Des nouvellistes du temps (un Ussieux, un Baculard d'Arnaud, voire un Cazotte, un Sade), il est le seul à avoir compris ces impératifs essentiels que sont dans la composition d'une nouvelle la rigueur narrative fondée sur la rapidité dans l'exposition : c'est pourquoi les textes sont généralement courts. Ils se caractérisent en plus par le refus de l'outrance romanesque et dramatique (la mode du larmoyant à la Baculard d'Arnaud n'était pas son fort). Comme il le déclare dans l'introduction de Bliombéris : "Je ne vous apprendrai rien de nouveau : en fait de mensonges, l'on a tout dit, mais, heureusement, on peut encore varier sur la manière de mentir." (p.21)

D'autres aspects intéressants sont à mettre à l'actif de Florian. D'une part, il y a, dans cette façon d'étiqueter les nouvelles par pays, une volonté de particularisation qui équilibre de façon assez heureuse certains poncifs : l'auteur s'efforce de cerner le trait sinon les traits distinctifs de chaque pays, d'une époque : il raconte dans la nouvelle espagnole une histoire fertile en rebondissements, noue la nouvelle grecque par un oracle, s'attarde sur le caractère pastoral des nouvelles mettant en scène des paysans, etc. La vision des choses peut prêter à sourire en raison d'une simplification naïve; elle apporte néanmoins un précieux témoignage sur la mentalité française de la fin du XVIIIe siècle. D'autre part, Florian vise à la vérité dans l'expression des sentiments de ses personnages parce qu'il s'efforce de noter au-delà du conventionnel ce qui est sincère et qu'il débarrasse le récit de tout sentimentalisme et de grandiloquence - qui sait encore que la chanson "Plaisir d'amour ne dure qu'un moment…" (dans Célestine) a été écrite par lui ? Il faut avouer que de telles intentions restent timides et faibles. En fait, la grande préoccupation de Florian est de plaire, de charmer. D'où le style qui court de page en page aisé, séduisant. D'où ces évocations tendres et calmes de la nature, telle celle-ci : "[Célestine] s'arrête sur un roc, au travers duquel filtrait une eau limpide. Le silence de cette grotte, le paysage agreste qui l'environnait, le bruit sourd et lointain de plusieurs cascades, le murmure de cette eau qui tombait goutte à goutte dans le bassin qu'elle s'était creusé, tout semblait se réunir pour faire sentir à Célestine qu'elle était seule…" (p.91) Pour être suranné, le charme de la nouvelle de Florian ne reste pas moins réel.

En 1792 paraît les Nouvelles nouvelles (176 p.) : Selmours, nouvelle anglaise, Sélico, nouvelle africaine, Claudine, nouvelle savoyarde [le texte qui fit le plus pour la réputation de Florian], Zulbar, nouvelle indienne, Camiré, nouvelle américaine, Valérie, nouvelle italienne. Au XIXe siècle, les nouvelles, publiées séparément ou en volumes de deux ou trois, furent régulièrement rééditées; parurent également des traductions anglaises, espagnoles et portugaises.

Bibliographie :