UN TOUR DU MONDE DE LA NOUVELLE
EN 80 RECUEILS
6. Caylus, Les Soirées du Bois de Boulogne, ou nouvelles françoises et angloises (1742)
Anne-Claude Philippe de Pestels de Lives de Tubières-Grimoard, comte de Caylus (1692-1765), est à présent un nom bien oublié : la seule étude qui lui a été consacrée date de 1899 ! (pourtant les Goncourt lui avaient réservé un de leurs Portraits du XVIIIe siècle en 1857). Grand voyageur, érudit, passionné d'antiquités (il laisse des ouvrages spécialisés), tout à tour sculpteur, peintre, graveur, dessinateur, ami de Mme du Deffand, familier de Crébillon fils, Voisenon, Duclos, méprisant Voltaire, Diderot (voir ce jugement dans sa correspondance : "Je connais peu Diderot, parce que je ne l'estime point, mais je crois qu'il se porte bien. Il y a de certains bougres qui ne meurent pas."), il trouva le temps de s'adonner aux genres à la mode : des Contes orientaux (1743, 2 vol.), des Contes de fées (1741, 2 vol., repris dans Le Cabinet des Fées au t. XXV), aux genres qui l'étaient moins : des recueils d'histoires amusantes, teintées de légère gauloiserie (Les Manteaux, 1746), d'autres, d'histoires qui sont le portrait du milieu populaire de son époque (Histoire de Guillaume cocher, 1741 : le seul texte à être encore cité, avec raison), portrait vivant, truculent ("Le soir, comme j'étais à rosser ma femme, pour l'empêcher de se mettre en colère…" !). En composant de telles oeuvres, Caylus avait pour seule ambition d'échapper à ses travaux d'érudit. Nul doute que s'il s'était voué à la littérature, il fût devenu un écrivain sur qui l'oubli ne serait jamais tombé - les contes de fées et orientaux, par exemple, mériteraient une réédition. C'est ce qu'on se dit aussi de son unique recueil de nouvelles : Les Soirées du Bois de Boulogne, ou nouvelles françoises et angloises 1742, 326 p.)
Comme plusieurs nouvellistes du XVIIe siècle, Caylus place ses histoires dans un cadre : blessé à la guerre, le comte de Trémaillé passe sa convalescence au bois de Boulogne. Il se lie avec des personnes oisives comme lui : des Français et des Anglais. Dans l'une d'elles, il reconnaît non sans émotion Mlle Boisbelle, son ancienne maîtresse, devenue la femme d'un autre après la rumeur de sa mort. Au bout de quelques jours, ces personnes décident, pendant six soirées, de se raconter leur propre vie ou celle d'un tiers. Il y aura en tout six histoires : Histoire du commandeur de Hautpré, Histoire de l'abbé de Longuerive, Histoire du comte de Prémaillé, Histoire du comte de Crémaillez, Histoire de milord Wyoughton. Caylus rend un peu moins traditionnelle la formule en imaginant de narrer à la première personne les événements qui président à la formation de l'assemblée, et il interviendra entre chaque récit. De plus, le narrateur n'est pas seulement un témoin qui consigne ce qu'il entend, il devient le héros d'une intrigue qui progresse entre les histoires et qui arrive à sa conclusion au terme des soirées : après avoir expliqué à Mlle Boisbelle le mystère de sa prétendue mort (c'est le sujet de la quatrième soirée), après avoir appris de sa bouche les motifs de sa rupture avec son mari, il l'épousera. Cette façon de tisser des liens entre les personnages d'une société ne va pas sans évoquer la manière de procéder de R. Challe dans Les Illustres Françaises (1713). C'est d'ailleurs à ce recueil que font penser Les Soirées du Bois de Boulogne plutôt qu'aux Nouvelles françoises de Segrais. Écrites dans un style clair et précis, les nouvelles sentimentales de Caylus offrent le grand mérite de ne jamais s'inscrire dans ce fonds de fade galanterie qui caractérise les nouvelles de l'époque, de ne pas présenter de ces créatures parfaites mais si fausses qui en sont les héros. D'un autre côté, Caylus ne gonfle pas de manière excessive la part du romanesque : les nouvelles sont complexes, mais non compliquées. Et l'auteur ne se contente pas de raconter pour la nième fois l'aventure d'un couple d'amants en proie aux difficultés de toutes sortes. Telles, cette singulière histoire d'un homme qui épouse celle qui, par méprise, avait projeté de le tuer (la première soirée), cette émouvante histoire d'une femme qui se sacrifie pour un homme indigne d'elle et qui se tue parce qu'elle ne peut le suivre aux galères (la sixième soirée). Il aura manqué à Caylus le sens du détail réaliste et de la fine notation psychologique pour faire de son recueil une oeuvre aussi intéressante que Les Illustres Françaises.
Bibliographie :
- le recueil a été plusieurs fois réédité au XVIIIe siècle : 1754, 1776, 1782; il sera repris dans les Oeuvres badines complètes de l'auteur (Amsterdam, 1787, t. V. : éd. consultée)