UN TOUR DU MONDE DE LA NOUVELLE
EN 80 RECUEILS
5. Eustache Le Noble, Le Gage touché, histoires galantes et comiques (1696-1697)
La vie d'Eustache Le Noble (1643-1711) ne fut pas un long fleuve tranquille, plutôt une succession de scandales : déchu pour incurie de sa charge de président du parlement de Metz, engagé dans des procès familiaux ou autres pour extorsion de fonds, ou usages de faux, mêlé à des affaires de moeurs (il fit un enfant à une chanoinesse), emprisonné plusieurs fois (avec en prime une évasion du Châtelet), banni de Paris, etc, il mourut dans la misère la plus noire, alors qu'il avait été un écrivain du siècle les mieux payés (il fit gagner à son éditeur plus de cent mille écus). Poète, auteur de comédies, traducteur d'Horace, journaliste, pamphlétaire, Le Noble fut un nouvelliste à deux visages. D'une part, il se place dans la lignée d'un Segrais en donnant six nouvelles "historiques", soit des histoires "galantes" comme l'entendait l'époque, qui n'ont d'historique que l'époque et certains noms (par exemple : Ildegerte, reyne de Norwege, ou l'amour magnanime, première nouvelle historique, 1694), tous textes qu'on peut oublier. D'autre part, il prend ses distances avec la nouvelle segraisienne - comme un Donneau de Visé ou C. Fr. Oudin, sieur de Préfontaine - en composant trois nouvelles (Les Avantures provinciales. Le Voyage de Falaize, nouvelle divertissante, 1697) et trois recueils (Les Avantures galantes, 1705) qui en prennent l'exact contre-pied : des textes courts, qui s'inscrivent dans un contexte réaliste, et qui cherchent à faire rire. Tous aspects qui caractérisent Le Gage touché, histoires galantes et comiques (1696-1697, 2 vol., 360 p., 25 textes), un recueil apprécié au vu de ses nombreuses rééditions (1712, 1713, 1718, 1721, 1722, 1730, 1775) - sans entrer dans les détails d'une discussion de spécialistes, disons que l'attribution de l'oeuvre à Le Noble est actuellement remise en cause.
Comme Sorel et Segrais, Le Noble place ses textes dans un cadre : une société de province imagine que les perdants d'un jeu devront, pour récupérer leurs gages, conter des histoires - avec ces particularités qu'en fin de volume on ne revient pas au cadre et que la dernière histoire, plus étendue (Le Voyage de Chaudray), est, à son tour, le point de départ d'un cadre en réduction pour cinq récits. Si quelques histoires ne sont rien d'autre que des abrégés de nouvelles de types egraisien (Histoire de Mademoiselle de Ch…, du comte de Bl… et du Chevalier D. T., Histoire du marquis de Criton) en dépit d'un style simple, direct, naturel, ne se refusant pas les libertés de langage, les audaces dans le choix des situations ("…[il trouva] la Baronne qui avait encore tous ses habits : il crut que par un esprit de galanterie elle avoit voulu lui réserver le plaisir de la déshabiller. Dans cette pensée, il s'approcha d'elle, et se mit en devoir de lui ôter ses jarretières.", p.223), le propos essentiel de Le Noble est de raconter des histoires, dont les personnages sont issus de la petite bourgeoisie (avocat, officier subalterne, marchand, financier) ou de milieux populaires (boulanger, charbonnier, forgeron, valet, mendiant). Tout se passe dans une réalité contemporaine ("Un jour étant derrière les Chartreux, je vis un gueux qui mangeoit un gros morceau de pain, et quelques restes qu'on lui avait donnés à la porte du Couvent. De nos jours, je n'ai vu manger avec tant d'envie d'en faire autant, qu'en voyant baffrer ce gueux.", p.62), avec des gens du peuple qui parlent leur langage ("Monsieur, répondit le Charbonnier, je m'en vas vous conter la chouse tout fin dret comme al est…", p.308). Il y a là une volonté évidente d'élever au rang de "héros" des êtres dont les nouvellistes du temps s'obstinent à nier l'existence. La portée du réalisme dans Le Gage touché se voit quelque peu atténuée par un dessein de faire rire en accumulant les incidents grotesques, cocasses, burlesques, qu'un lecteur moderne goûtera difficilement. Il n'empêche que l'élément divertissant vient d'abord du tour conféré aux aventures rapportées : vif, enjoué, empreint de réparties qui font mouche, de pointes souvent bien venues… Ce qui est dit en conclusion à La Rencontre ridicule s'applique parfaitement à l'ensemble du recueil : "M. Coquinville ayant fini, toute la compagnie lui fit compliment sur son histoire, qu'il avoit rendue encore plus divertissante par le tour qu'il y avoit donné, que par le ridicule et la bisarrerie des événemens." (p.25). Le Noble retrouve avec bonheur l'art de conter des nouvellistes de la Renaissance : sens de la brièveté, sens de l'intérêt anecdotique. Sans doute, la valeur de l'observation des moeurs reste-t-elle mince, cela ne débouche jamais sur une dénonciation de certains états, de certains abus. Mais on aurait tort de faire la fine bouche.
Bibliographie :
- réimpression, par mes soins, de l'éd. de 1722 (l'éd.originale est introuvable) : Slatkine Reprints, 1980
- Ph. Hourcade, Eustache Le Noble. Entre Pic et Rétif (1643-1711), Paris, Aux amateurs de livres, 1990