UN TOUR DU MONDE DE LA NOUVELLE
EN 80 RECUEILS
4. Jean-Regnault de Segrais, Les Nouvelles françoises (1657)
Jean-Regnault de Segrais (1624-1701), ce "bon Segrais" comme l'appelle un critique du XIXe siècle, ami de Scarron, proche de Mme de Lafayette, directeur général de l'Académie Française en 1675, dut, à l'époque, l'essentiel de sa gloire à ses poésies et ses traductions de Virgile (son nom apparaît encore dans La Légende des siècles de Hugo). De nos jours, il n'est plus cité dans les histoires littéraires que pour sa collaboration à Zayde, histoire espagnole (1670) de Mme de Lafayette - l'oeuvre ayant paru d'abord sous son nom, les histoires lui en attribuent tous… les défauts : interdit en France de dire du mal de l'auteur de La Princesse de Clèves !
Trente ans après Sorel et ses deux recueils de 1623 et 1642, Segrais, qui s'est essayé au roman sans succès avec Bérénice (1648), resté inachevé, publie en 1657 (Paris, Sommaville, 2 vol., 717 p., 700 p.) un recueil intitulé comme le premier de son prédécesseur Les Nouvelles françoises et placé comme le second dans un cadre : ou les divertissemens de la princesse Aurélie (lors d'un séjour à la campagne, celle-ci et ses dames de compagnie se racontent des histoires, en se souvenant de L'Heptaméron : "Je me suis fais lire autres fois quelques-uns des contes de la Royne de Navarre.", Eugénie, p.36). Il est piquant de constater que le nom de Sorel ne se rencontre jamais sous sa plume : bel exemple de vanité littéraire ! Le recueil se compose de six textes qui racontent tous l'histoire des amours contrariées d'un couple d'amants : Eugénie, Honorine, Adélayde, Mathilde, Aronde, Floridon (dans les rééditions du XVIIIe siècle, les nouvelles seront sous-titrées : Eugénie, ou la force du destin, Adélayde, comtesse de Roussillon, ou l'amant constant, Honorine, ou la coquette punie, Mathilde ou l'heureuse reconnaissance, Aronde, ou les amans déguisés, Floridon, ou l'amour imprudent). Dans une histoire de la nouvelle française, le recueil représente une date importante, car s'y découvre la première définition du genre : "…il me semble que c'est la différence qu'il y a entre le Roman et la Nouvelle, que le Roman écrit les choses comme la bien séance le veut et à la manière du Poète, mais que la Nouvelle doit un peu davantage tenir de l'histoire et s'attacher plutost àd onner les images des choses comme d'ordinaire nous les voyons arriver, que comme notre imagination se les figure." (Eugénie, I, p.240-241). Si la définition est loin d'être satisfaisante pour un lecteur moderne (elle n'insiste pas sur le caractère de brièveté, ne dit mot d'une technique narrative spécifique), Segrais ne reste pas moins le premier à avoir opposé nouvelle et roman (Sorel, qui est surtout un romancier, s'opposait d'abord à la nouvelle des XVe et XVIe siècles). La lecture du recueil révèle l'écart qui sépare souvent la théorie de la pratique : le sujet de Floridon n'est pas français; dans Eugénie, Adélayde, Mathilde, contrairement à Honorine, Aronde, Floridon, règne le romanesque, celui des oeuvres longues du temps : enlèvements, déguisements, naufrages, interventions de pirates, etc. De plus, tout ce qui faisait le sel des grands romans précieux des Scudéryou autres se retrouve ici : écrivant pour une société mondaine qui ne s'intéresse qu'aux aventures vécues par des personnages de qualité, c'est-à-dire des princes, des nobles, passionnée de galanterie (il n'est que de se reporter aux portraits de la compagnie en ouverture du recueil), Segrais eut l'idée d'en introduire l'esprit dans ses nouvelles : la première rencontre entre les amants, les rencontres qui suivent, les tendres conversations qui en découlent, les divertissements de société auxquels ils participent, les circonstances de la déclaration de l'amant, etc.; le moindre incident est prétexte à introduire des vers, à détailler des billets, des lettres, etc. L'auteur se veut le porte-parole d'une société; à la différence de Sorel, il s'enferme dans les conventions littéraires de son temps. Relire Segrais, c'est pénétrer l'esprit d'une époque. Et il ouvre une voie pour la plupart de ses contemporains, un Préchac, un Boursault, une Mme de Villedieu…
Ouvrage à clé (elle se trouve en tête du premier volume) - un lecteur moderne n'en aura cure - Les Nouvelles françoises offre d'autres raisons, plus particulières, de relire Segrais. Passons sur Adélayde qui s'inspire de Voiture, sur Mathilde qui doit beaucoup à Plus d'effets que de paroles, une des Nouvelles oeuvres tragi-comiques (1655) de Scarron, pour signaler que Honorine, qui reprend le sujet des Trois amans de Sorel, annonce Le Misanthrope, et que Floridon est une source du Bajazet de Racine.
Bibliographie :
- réimpression, par mes soins, de l'éd. de 1657 : Slatkine Reprints, 1981 (2 vol.)
- Godwin D., Les Nouvelles françaises ou les divertissements de la princesse Aurélie de Segrais, Paris, Nizet, 1983
- éd. critique de R. Guichemerre : Paris, "Société des Textes Français Modernes", 1990, 2 vol.
- Aronde dans une version modernisée figure dans l'anthologie de R. Guichemerre, Dom Carlos ou autres nouvelles françaises du XVIIe siècle, 1995, Folio 2714; Honorine et Floridon, dans Nouvelles du XVIIe siècle, La Pléiade, 1997