UN TOUR DU MONDE DE LA NOUVELLE
EN 80 RECUEILS
28. Maupassant, Le Horla (1887)
Plus encore que Mérimée, même s'il laisse six romans, dont Bel-ami (1885), une des grandes oeuvres du XIXe siècle, Guy de Maupassant (1850-1893), incarne en France, et à l'étranger, l'image du nouvelliste. Avec ses quinze recueils, dont Le Horla (Paris, Ollendorff, 1887, 355 p., 14 textes dont Sauvée, paru d'abord dans La Petite Roque - édition utilisée : Livre de Poche n°840), soit un total de près de trois cents textes : La Maison Tellier (1881), Contes de la Bécasse (1883), Mademoiselle Fifi, nouveaux contes (1883), Clair de lune (1884), MissHarriet (1884), Les Soeurs Rondoli (1884), Contes du jour et de la nuit (1885), Yvette (1885), Toine (1886), Monsieur Parent (1886), La Petite Roque (1886), Le Rosier de Madame Husson (1888), La Main gauche (1889), L'Inutile beauté (1890) - avec deux recueils posthumes : Le Père Milon, contes inédits (1899), Misti (1925), sans oublier Boule de suif (voir Les Soirées de Médan, n°26).
Maupassant n'a jamais établi de distinction entre « conte » et « nouvelle » (« C'est moi qui ai ramené en France le goût violent du conte et de la nouvelle. », déclara-t-il un jour, une opinion que rien ne prouve cependant). Même si une certaine critique s'est obstinée/s'obstine toujours à distinguer les termes, par exemple à faire des textes courts des « contes », des textes longs, la minorité, des « nouvelles » (ce qui repose sur une conception des choses « théorique » forgée de toutes pièces en dehors de la réalité des textes), Maupassant a le plus souvent désigné dans sa correspondance ses textes par « nouvelle » : « … j'ai publié près de deux cents nouvelles qui toutes, ou presque toutes, offrent un sujet dramatique, soit dans la note tragique, soit dans la note gaie . », « … je ferai en même temps que mes nouvelles de canotage une série de nouvelles intitulées grandeurs et misères des petites gens. », et c'est la nouvelle qu'il oppose au roman : « Pour moi la psychologie dans le roman ou la nouvelle se résume à ceci : mettre en scène l'homme secret par sa vie. »
Le recueil s'ouvre avec un des textes les plus célèbres du XIXe siècle : Le Horla, qui, on le sait, raconte, sous la forme de pages d'un journal intime, l'histoire d'un homme qui est persuadé qu'un être maléfique, le « Horla » (un mot qui a tant suscité d'interprétations, des plus aberrantes aux plus évidentes = « hors-là »), vit à ses côtés, et qu'il croit éliminer en mettant le feu à sa maison : « 14 août - Je suis perdu ! Quelqu'un possède mon âme, tous mes mouvements, toutes mes pensées. Je ne suis plus rien en moi, rien qu'un spectateur esclave et terrifié de toutes les choses que j'accomplis. » (p. 39) L'ambiguïté n'a jamais été levée : le narrateur est-il fou ou vit-il réellement une telle aventure ? Le texte figure pourtant dans toutes les anthologies de la nouvelle (ou du conte) fantastique. Il a encore retenu l'attention en raison des rapports que l'on a établis entre le narrateur et la personne de Maupassant, mort fou. Comme l'écrit, en 1942, P. Morand « Le Horla ne serait qu'une très bonne « Histoire extraordinaire », un peu trop logique et sans délire [c'est moi qui souligne], si nous n'y voyions des notations originales, très émouvantes parce qu'on les sait personnelles. » - au fait, quelle lecture du texte ferait-on si l'on avait ignoré la vie de l'auteur ? Une première version dans l'éd. Conard des Oeuvres complètes (1907-1910) à la suite du recueil Le Horla, avec le même titre, a paru dans Gil Blas du 26.X.1886, version reprise du Horla dans l'Anthologie du conte fantastique français de P. G. Castex (Paris, Corti, 1987) et dans Le Horla et autres récits fantastiques (Presses Pocket Classiques n°6002). Le texte est présenté comme la confession d'un malade à son médecin aliéniste; plus court, il comporte tous les éléments singuliers de la seconde version, mais sans ces épisodes dramatiques que sont l'intervention du moine du Mont Saint-Michel, la séance d'hypnotisme et l'incendie final; le texte surtout tend à justifier la présence d'un être surnaturel, ce que confirmerait le médecin, alors que la seconde version laisse ouverte l'interprétation - dans Misti, le horla devient prosaïquement le nom d'un aérostat, qui, parti de La Vilette, s'échoue aux boucles de l'Escaut en Belgique (Le Voyage du Horla) : ne pourrait-on pas voir dans cette reprise d'un mot « hors norme » une intention de banaliser après coup, dans un moment de lucidité, l'idée qu'il représente ?
Le Horla ne doit pas occulter le reste du recueil. Maupassant n'est pas un nouvelliste fantastique comme un Nodier ou un Gautier; il est d'abord un nouvelliste du quotidien, où se bousculent les problèmes d'argent, les peines de coeur, les ennuis, les joies, grands et petits de toutes sortes, où des gens ordinaires vivent des aventures ordinaires, les unes drôles, les autres graves, poignantes parce que le fait divers est toujours dépassé pour prendre une valeur dramatique universelle : « … me remettant en route vers Paris, je songeai que je venais de voir dans ce taudis une scène de l'éternel drame qui se joue tous les jours, sous toutes ses formes, dans tous les mondes. », est-il dit dans Le Colporteur, un texte posthume. Maupassant, contrairement à ce que l'on avance, laisse peu d'histoires drôles, tel ce plaisant Au bois, version « rose » de sa célèbre Partie de campagne : pour avoir souhaité revivre l'émoi des premiers moments, un couple âgé est arrêté - puis relaxé - pour attentat à la pudeur en plein bois ! Sous l'aventure plaisante se cache plutôt un fait divers grinçant : une femme trompée engage une servante, jeune et jolie, pour faire prendre en adultère dans leur maison le mari infidèle (Sauvée), une autre femme, l'amie de la précédente, se pique au jeu, à l'exemple de sa voisine d'en face, une prostituée, de faire signe aux messieurs qui passent; seulement, son premier client lui annonce son intention de revenir… (Le Signe), une bourgeoise se donnera mais une fois à un domestique (Joseph), allant à l'encontre du voeu d'un athée, sa famille lui fait des funérailles religieuses : « … et j'avais en même temps envie de pleurer et de rire. Il y a de drôles d'instants et de drôles de sensations parfois dans la vie ! » (Le Marquis de Fumerol, p. 90), une dispute entre pêcheurs et leurs épouses tourne au drame (Le Trou). Parfois le fait divers verse dans la farce cruelle : réclamant des femmes pour la fête des Rois, des soldats voient arriver, envoyées par le curé du village, une religieuse et ses vieilles malades; la fête sera définitivement gâchée quand on amène tué par une sentinelle un vieux berger… qui était sourd (Les Rois - le seul récit militaire du recueil). Ailleurs, le quotidien est source d'histoires tristes, émouvantes, sinon bouleversantes : pour ne pas être surprise dans une grange avec son amant, une femme, dans sa fuite, fait une chute et reste infirme : « Et je dis que cette femme fut une héroïne, de la race de celles qui accomplissent les plus belles actions historiques . » (Clochette, p. 79), un homme revoit un ami d'enfance devenu un ridicule provincial (Une Famille), un homme sans emploi, « … n'ayant plus qu'à croiser ses bras vigoureux dans le chômage général » (p. 165) est rejeté par tous (Le Vagabond), resté seul dans la montagne pour l'hiver, après la disparition de son compagnon, un homme devient fou (L'Auberge), après avoir tué une sarcelle, un chasseur voit le mâle se faire abattre (Amour). Et l'histoire ressortit parfois du « conte cruel » avec ce drame paysan, Le Diable, qui voit, pour gagner sur le prix forfaitaire qui lui a été alloué, une vieille avare, « … avare d'une avarice tenant du phénomène » (p. 101) précipiter la mort de la malade qu'elle garde en se déguisant en diable : « Eperdue, le regard fou, la mourante fit un effort surhumain, puis elle retomba avec un grand soupir. C'était fait. » (p. 107)
Il est de bon ton de rechigner devant Maupassant qui incarne une image trop figée du nouvelliste du XIXe siècle. Avec cette manière d'introduire le récit à partir d'un cadre narratif (quatre fois ici - avec le traditionnel cigare qu'on allume avant de commencer : « Roger de Tourneville, au milieu du cercle de ses amis, parlait, à cheval sur une chaise, il tenait un cigare à la main, et, de temps en temps, aspirait et soufflait un petit nuage de fumée. « , p. 81). Avec cette manière de structurer le récit par des notations relatives à la chronologie de l'histoire. Comme si Maupassant n'était qu'un faiseur d'histoires (la même remarque s'applique de nos jours à un D. Boulanger). C'est oublier qu'à force de ne plus avoir voulu « faire » du Maupassant, l'on a perdu de vue, surtout en cette fin de siècle, tous les secrets d'une nouvelle réussie : une histoire avec un sujet fort qui passionne du début à la fin, et un sujet qui ouvre sur l'âme humaine de grandes et belles perspectives : « Dites-moi son histoire. Les choses les plus simples, les plus humbles, sont parfois celles qui nous mordent le plus au coeur. », assure l'auteur dans Mademoiselle Cocotte, un texte de Clair de lune.
Il faut toujours revenir à Maupassant.
En 1990, je fis envoyer, par une connaissance de ma fille, un texte de Maupassant (Tristesse in Miss Harriet) à 5 revues de nouvelles, NYZ, XYZ, Taille Réelle, Nouvelles Nouvelles, L'Encrier Renversé ainsi qu'au concours Evry 1991(avaient été changés le titre et quelques mots). L'expérience fut hélas concluante : seul L'Encrier Renversé a accepté le texte ! La palme du comique -involontaire- doit revenir à un des deux rapporteurs de Nouvelles Nouvelles (il y a eu donc 5 refus), qui conclut son texte sur un superbe "Bon courage". Ne pas oublier non plus que le rédacteur en chef de NYX, rencontré le 19.10.1991 à Evry, auquel j'avouai ma supercherie, eut cette réaction non moins superbe de m'assurer que le texte signé Maupassant aurait de toute façon été refusé ! L'affaire a été rapportée, avec humour, par L'Evénement du Jeudi du 19.12.1991.
Bibliographie :
- dossier Le Horla, Paris, Mignard, Les Lettres Modernes, 1970 « Avant-Siècle 7 »