20. Stendhal, Chroniques italiennes (1855)

 

 

De son vivant Stendhal (Henri Beyle, 1783-1842) n'a publié qu'un recueil de trois textes courts : L'Abbesse de Castro (1839, avec Vittoria Accoramboni, Les Cenci) - la longueur du premier (135 p.) l'assimilerait, à l'instar de Colomba ou de Fortunio de Th. Gautier, à un roman en puissance en raison de la matière abondante et détaillée (notons que le deuxième avait été envisagé pour être le point de départ d'un sujet de roman). Nantis d'étiquettes terminologiques forgées par les éditeurs, comme ont procédé ceux de Nodier, les autres recueils sont posthumes : Chroniques italiennes (1855, 7 textes : L'Abbesse de Castro, Vittoria Accoramboni, duchesse de Bracciano, Les Cenci, La Duchesse de Palliano, Vanina Vanini, Le Tombeau de Cornetto, La Comédie est impossible en 1836), Chroniques et nouvelles (1855, 6 textes : L'Abbesse de Castro, Les Cenci, La Duchesse de Palliano, San Francisco a Ripa, VaninaVanini, Vittoria Accoramboni, Le Philtre). Le volume de Romans et nouvelles qui figure dans les Oeuvres complètes (Paris, Lévy, 1854) rassemble cinq textes : Armance, Mina de Vanghel, San Francisco a Ripa, Philibert Lescale, Souvenirs d'un gentilhomme italien. On pourrait penser que le choix de "nouvelle" dans deux titres sur trois confirme ce que j'avance depuis longtemps, à savoir qu'il est le terme générique pour opposer toute forme de récit court au roman s'il n'y avait la présence du terme de "roman" (au pluriel) qui ne renvoie à aucun des "grands" romans de l'auteur ! C'est pourtant coiffé de la double étiquettede "romans et nouvelles" que paraîtront désormais le plus souvent tous les récits, ceux cités et d'autres encore, qu'on ne range pas dans les Chroniques. Tout se passe comme si on ne voulait pas faire d'un romancier célèbre un nouvelliste à part entière !

Les éditeurs des Chroniques italiennes, de l'époque et actuellement, ne s'accordant pas sur le nombre de textes à inclure(7 ? 8 ? 9 ?), j'ai choisi de me tenir à la première édition (Paris, Lévy, 1855, 7 textes, 351 p. - même si les deux derniers ne sont pas narratifs : Les Tombeaux de Corneto est une sorte de rapport historique sur les tombeaux étrusques de Tarquin; La Comédie est impossible en 1836, le compte rendu des lettres du président de Brosses sur l'Italie (du XVIIIe siècle), textes prétexte pour Stendhal à se livrer à une attaque en règle contre la France des années 1830; par la suite, les textes figureront ailleurs dans les Oeuvres complètes).

Le choix du terme de "chronique" se justifie à la réflexion parce que Stendhal tire ses sujets de documents historiques, donnés comme authentiques et écrits au XVIe siècle, c'est-à-dire au moment des événements rapportés : "…ceci n'est point un roman, mais la traduction fidèle d'un récit fort grave écrit à Padoue en décembre 1585." (éd. Livre de Poche, 1964, p.145) (Les stendhaliens ont établi que l'auteur s'inspire plutôt de textes de la seconde moitié du XVIIe siècle). Et Stendhal ne fait pas mystère de ses intentions : il explique comment il a découvert et utilisé ses sources, comment il a souhaité conserver le style et le ton du passé : "A mon grand péril, j'ai osé reproduire un style qui est presque celui de nos vieilles légendes. Le style si fin et si mesuré de l'époque actuelle eût été, ce me semble, trop peu d'accord avec les actions racontées et surtout avec les réflexions des auteurs. Ils écrivaient vers l'an 1558." (p.29) Mais qu'on ne s'y trompe pas : les stendhaliens à nouveau n'ont eu aucune peine à démontrer que leur cher auteur, s'il ne trahit pas l'esprit du passé, a fait entièrement siennes des aventures qui dépeignent cette âme, cette passion "italienne", qu'il préférait tellement à la française, en se plaçant en outre à contre-courant de la mode du temps imposée par la romancière anglaise, Anne Radcliffe : "Le comble du ridicule, n'est-ce pas une dame anglaise douée de toutes les perfections de son île, mais regardée comme hors d'état de peindre la haine et l'amour, mêmedans cette île : Mme Anne Radcliffe donnant des noms italiens et de grandes passions aux personnages de son célèbre roman : Le Confessionnal des Pénitents noirs ?" (p.224)

Quatre des Chroniques content des histoires de passion et de sang qui se déroulent dans l'Italie du XVIe siècle, une Italie politiquement incorrecte (où papes et grandes famillesse disputent le pouvoir, où règnent les intrigues, les complots de toutes sortes, où la violence est le levier de toutes les actions) : une religieuse meurt d'amour parce que son amant, qu'elle croyait tué à la suite de sa tentative d'enlèvement, ne lui pardonne pas d'avoir eu un enfant d'un évêque (L'Abbesse de Castro), pour échapper à différentes machinations, une femme, après l'assassinat de son mari, épouse le protecteur de sa famille; lui disparu, elle sera assassinée (Vittoria Accoramboni), une femme qui a empoisonné son père incestueux, est condamnée à la peine capitale (Les Cenci, "histoire véritable de la mort de Jacques et Béatrix Cenci et de Lucrèce Petroni Cenci, leur belle-mère, exécutés pour crime de parricide, samedi dernier 11 septembre 1599, sous le règne de notre saint père le pape, Clément VIII Aldobrandini"), un homme se venge de l'infidélité de sa femme (La Duchesse de Palliano). La cinquième Chronique se passe dans l'Italie du XIXe siècle et de ses carbonari : l'un d'eux est trahi par la femme qui l'aime (VaninaVanini).

En chaque occasion, il s'agit de destins tragiques, d'études sur la passion amoureuse dans le seul cadre possible : l'Italie. "Ce qu'on appelle la passion italienne, c'est-à-dire la passion qui cherche à se satisfaire, et non pas à donner au voisin une idée magnifique de notre individu…" (p.223) Il y a une sorte de fascination de l'auteur à restituer toute une époque, à décrire et analyser cette passion totale, démesurée, à s'attarder sur les scènes sanglantes avec une précision quasi clinique, tel ce passage des Cenci : "L'un d'eux avait un grand clou qu'il posa verticalement sur l'oeil du vieillard endormi; l'autre, qui avait un marteau, lui fit entrer ce clou dans la tête. On fit entrer de même un autre grand clou dans la gorge, de façon que cette pauvre âme, chargée de tant de péchés récents, fût enlevée par les diables; le corps se débattit, mais en vain ( ! ! !) […] Les femmes restées seules, commencèrent par retirer ce grand clou enfoncé dans la tête du cadavre et celui qui était dans le cou…" (p.201) Il me paraît intéressant ici de signaler que A. Dumas, dans Les Cenci (Les Crimes célèbres, 1839-1840), avait déjà rapporté la même scène dans des termes fort semblables : "L'un d'eux tenait deux grands clous pareils à ceux qui durent servir à la passion du Christ, et l'autre un marteau : celui qui tenait les clous en posa un verticalement sur l'oeil du vieillard; celui qui tenait le marteau frappa et le clou s'enfonça dans la tête. Ils lui firent entrer de même le second clou dans la gorge; de sorte que cette pauvre âme, chargée de tant de crimes pendant sa vie, sortit ainsi violemment de force du corps qui se débattait sur la terre où il avait roulé […] Aussitôt qu'elles furent seules, les deux femmes arrachèrent les clous des blessures…" (Paris, Club des Éditeurs, 1961, p.18). Chacun appréciera : la vision brutale de Stendhal ? la vision plus mesurée de Dumas ?

Bibliographie :