2. Marguerite de Navarre, L'Heptaméron (1558-1559)

 

 

C'est en 1558 que paraît une première version du recueil inachevé de Marguerite de Valois, reine de Navarre (1492-1549) : Histoire des amans fortunez, dédiée à très illustre princesse Madame Marguerite de Bourbon, duchesse de Nivernois (Paris, Gilles, 1558, 184 ff). Due à Pierre Boaistuau, cette version ne comporte que 67 textes, tronqués pour la plupart, non regroupés en outre en journées comme l'avait prévu l'auteur. En 1559, grâce à Claude Gruget, paraît une version plus complète (72 textes), sous un titre qui va l'immortaliser : l'Heptaméron des Nouvelles de très-illustre et très-excellente princesse de M. de Valois, rayne de Navarre, remis en son vray ordre, confus auparavant en sa première impression et dédié à très illustre et très vertueuse Princesse Jeanne de Foix, rayne de Navarre par Cl. Gruget (Paris, Caveiller, 1559,  212 ff) - en 1841, cette version ressort sous le titre de L'Heptaméron ou Histoire des amans fortunez, Nouvelles de la Reine de Navarre, par le bibliographe Jacob, ancien texte publié par Cl. Gruget en 1559 (Paris, Gomelin, 1841, 467 p.). Il faudra cependant attendre 1853 pour qu'une édition définitive (toujours avec 72 textes) soit établie à partir des manuscrits de l'auteur, et ce à l'initiative de Leroux de Lurcy : L'Heptaméron des Nouvelles de tres haute et tres illustre princesse Marguerite d'Angoulème, reine de Navarre.

Inspiré du Décaméron (le chiffre de cent devait être atteint comme il est dit dans le prologue), L'Heptaméron demeure un des recueils les plus célèbres de l'histoire de la nouvelle française, comme Le Décaméron est une des oeuvres les plus connues du patrimoine littéraire universel. La grande trouvaille de Marguerite de Navarre (même si elle n'est pas responsable du titre) a été de reprendre l'idée du cadre du Décaméron et d'en faire, dans le domaine français, un modèle canonique de mise en scène anecdotique, parfait Sésame ouvre-toi à la curiosité du lecteur - mais c'est peut-être parce que ce modèle, qui n'a cessé d'être présent sur la scène littéraire jusqu'à nos jours, incarne tant l'image figée d'une tradition, celle du nouvelliste-conteur, qu'il n'est plus repris par le sauteurs du XXe siècle.

Le point de départ du recueil, circonstancié dans le prologue, est le suivant. Bloquées à Cauterets (dans les Pyrénées) en pleine saison des pluies, dix personnes décident, pour se distraire, d'écouter, pendant une décade, des histoires, à raison de dix par journée (la huitième n'en comportera que deux) : "Et s'il vous plaît que tous les jours, depuis midi jusqu'à quatre heures, nous allions dedans ce beau pré le long de la rivière du Gave, où les arbres sont si feuillés que le soleil ne sauroit percer l'ombre ni échauffer la fraîcheur, là, assis à nos aises, dira chacun quelque histoire qu'il aura vu ou bien ouï dire à quelque personne de foi. Au bout de dix jours, aurons parachevé la centaine, et si Dieu fait que notre labeur soit trouvé digne des yeux des seigneurs et dames dessus nommés, nous leur en ferons présent au retour de ce voyage…" (p.48) - le recueil se terminera sur cette phrase : "Ci finent les contes et les nouvelles de la jeune Reine de Navarre, qui est ce que l'on a pu recouvrer."(p.498)

Par rapport aux Cent Nouvelles Nouvelles, L'Heptaméron témoigne de plus de variété d'inspiration dans les sujets et de diversité dans la démarche narrative. Si la plupart des nouvelles, brèves dans ce cas, s'inscrivent dans la tradition des fabliaux et de la nouvelle plaisante des Cent Nouvelles Nouvelles, Marguerite de Navarre évite les détails grossiers, les termes crus, les situations par trop équivoques, introduit parfois des anecdotes dramatiques, telle l'aventure de ces cordeliers découpés en morceaux pour avoir pris la place d'un mari (XLVIII nouvelle). L'intérêt anecdotique qui n'apparaît pas comme une fin en soi se double d'une réflexion morale : l'auteur fait suivre chaque histoire d'une discussion, où les personnes réunies commentent le sujet, sa portée, sa valeur. Cet esprit de sérieux culmine dans un petit nombre de textes en rupture totale de ton et d'esprit avec la nouvelle du temps. Le sujet devient sentimental et dramatique, telle cette X nouvelle (Floride, après le décès de son mary, et avoir vertueusement résisté à Amadour, qui l'avoit pressée de son honneur jusques au bout, s'en ala rendre religieuse au monastere de Jésus), telle cette LXX (une duchesse finit par apprendre de son mari le nom de la maîtresse d'un de ses serviteurs qui avait repoussé ses avances; pour se venger, elle révèle publiquement ce nom; comme la dame tenait à garder le secret, elle en meurt de dépit; de désespoir, les erviteur se suicide, tandis que le duc tue sa femme). Les personnages de ces nouvelles, il y en a d'autres, n'ont plus rien des traits typés des "nouvelles-fabliaux" : l'auteur accorde la primauté à la peinture des sentiments. La qualité du récit se veut d'ordre psychologique. Pour ces nouvelles, Marguerite de Navarre adopte encore un point de vue narratif différent : elle s'attarde, développe, détaille (le récit sera parfois lent, diffus). Conçue de la sorte, la nouvelle devient une histoire étendue, qui couvre plusieurs pages. Mais, courte ou longue, la nouvelle reste toujours, comme les Cent Nouvelles Nouvelles, un récit conté : ".. mon histoire est si belle et si véritable, qu'il me tarde que vous ne la sachiez comme moy. Et combien que je ne l'aye veue, si m'a-t-elle esté racomptée par ung de les plus grands et entiers amys, à la louange du monde qu'il avoit le plus aymé. Et me conjura que, si jamais je venois à la racompter, je voulusse changer le nom des personnes." (p.315)

Bibliographie :