19. Nerval, Les Filles du feu, nouvelles (1854)

 

 

Gérard Labrunie, dit Gérard de Nerval (1808-1855), reste une figure emblématique du romantisme avec Les Chimères (1854), recueil de poèmes et Aurélia (1855), écrit visionnaire intime, placé sous le signe de Nodier et qui préfigure le Nadja de Breton, textes qui sont, tant est grande leur richesse, couverts de critiques. Tourné vers un XVIIIe siècle marginal (Restif de la Bretonne, Cazotte), fervent admirateur de l'Allemagne (il traduisit le Faust de Goethe, il publia des contes fantastiques imités d'Hoffman, publiés en revues, et qui seront réunis dans différents volumes posthumes), courant le monde (Voyage en Orient, 1851), ami de Gautier, de Dumas (avec qui il composera le livret d'opéras-comiques), il laisse un recueil : Les Filles du feu, nouvelles (Paris, Giraud, 1854, 336 p.) qui tranche sur la production narrative de l'époque, celle, par exemple, des titres précédant ce n°19 - un exemplaire du recueil valait en 1996 sur le marché du livre ancien 8 500F !, par contre, celui des Contes de Nodier ne valait que 2 500F !

Dédié à A. Dumas ("Il y a quelques jours, on m'a cru fou, et vous avez consacré quelques-unes de vos lignes les plus charmantes à l'épitaphe de mon esprit."), le recueil comprend sept textes. Trois d'entre eux sont des épisodes de la vie sentimentale d'un homme qui parle à la première personne, où le côté dramatique, réel, des événements n'est jamais appuyé, où tout plutôt est prétexte au resurgissement des souvenirs d'enfance, de la morsure d'amours anciennes : Angélique (l'évocation de moments amoureux privilégiés dans le temps que sont menées des recherches sur un aventurier du XVIIIe siècle), Sylvie, souvenirs du Valois (une aventure qui est en train de s'accomplir et tout à la fois une autre terminée), Octavie (l'amour pour une femme qu'on perd de vue, qu'on retrouve, qu'on perd surtout). Dans ces nouvelles, il ne se passe presque rien : tout est dans le retour sur soi-même. L'usage de la première personne contribue fortement à tisser entre les textes une sorte d'unité : les différents je ne sont que les visages d'un même homme qui aime, qui rêve, qui souffre (ah ! ces filles du feu auquel on se brûle) : "Je n'étais pas attristé le moins du monde; je marchais à grands pas, je courais, je descendais les pentes, je me roulais dans l'herbe humide; mais dans mon coeur il y avait l'idée de la mort. "O dieux ! je ne sais quelle profonde tristesse habitait mon âme, mais ce n'était autre chose que la pensée cruelle que je n'étais pas aimé. J'avais vu comme le fantôme du bonheur, j'avais usé de tous les dons de Dieu, j'étais sous le plus beau ciel du monde, en présence de la nature la plus parfaite, du spectacle le plus immense qu'il soit donné aux hommes de voir, mais à quatre cents lieues de la seule femme qui existât pour moi, et qui ignorait jusqu'à mon existence. N'être pas aimé et n'avoir pas l'espoir de l'être jamais ! C'est alors que je fus tenté d'aller demander compte à Dieu de ma singulière existence. Il n'y avait qu'un pas à faire : à l'endroit où j'étais, la montagne était coupée comme une falaise, la mer grondait au bas, bleue et pure; ce n'était plus qu'un moment à souffrir. Oh ! l'étourdissement de cette pensée fut terrible." (p.244)

Si Iris est encore une nouvelle où rien ne se passe (l'évocation d'une fête païenne à Naples), Nerval se révèle pourtant, comme ses contemporains, un nouvelliste-conteur dans Jenny, imité de l'allemand (les aventures extravagantes d'une femme de colon américain de l'Ohio enlevée par de sIndiens, dont elle deviendra le chef) et dans Emilie, placé, tradition oblige, dans un cadre en réduction (le destin tragique d'un militaire qui a tué en duel le père de sa femme et qui part chercher à la guerre une mort glorieuse). Le dernier texte, qui s'inscrit dans la thématique de l'oeuvre, Corilla, est d'un tout autre genre puisqu'il s'agit d'une scène de comédie, où l'on voit une dame se moquer de ses deux amants.

Ce n'est pas un hasard si Nerval a fait suivre ses textes des Chimères : tout est placé, dans le recueil, sous le signe de la poésie (ainsi l'auteur termine-t-il Sylvie par des Chansons et légendes du Valois : "Nous nous arrêtons dans ces citations si incomplètes, si difficiles à faire comprendre et sans la poésie des lieux et des hasards, qui font que tel ou tel de ces chants populaires se grave ineffaçablement dans l'esprit.", p.194-195). Se voit là consacré ce qui va devenir au fil du temps, notamment à la fin de notre XXe siècle, le rêve de beaucoup de nouvellistes : tendre vers la poésie. Jusqu'à présent le modèle n'a pas été dépassé…

L'originalité de Nerval a été mise en doute par R. de Chaudenay, Les Plagiats, Le Nouveau dictionnaire, (Paris, Perrin, 2001) :

La nouvelle des Filles du feu intitulée Jemmy parut pour la première fois en 1843 sous le titre Jemmy O'Dougherty dans la Sylphide (1843, quatrième série, t. VII). Elle fut réimprimée les 2 et 9 mai 1847 dans le Journal du dimanche. Nerval n'aurait pas dû signer de son nom ces deux publications, car Jemmy n'est que la traduction d'un texte de Karl Postl, dit Charles Sealsfield, publié anonymement à Zurich en 1834. Il est vrai que lorsque les Filles du feu parurent en volume en 1854, Nerval fit figurer la mention « imité de l'allemand ». Mais c'était bien tard et très en dessous de la vérité.

Un autre texte des Filles du feu, intitulé Isis, n'est guère plus de Nerval que Jemmy. Le tiers du texte environ est la traduction d'un article de Karl-August Böttiger, Die Isis-Vesper, nach einen herculanischen Gemälde, paru à Leipzig dans Minerva, Taschenbuch für das Jahr 1809, et à Dresde en 1838 dans Archäologischen und antiquarischen Inhalts de Kleine Schrifen. Nerval avait publié Isis pour la première fois en 1845 dans la Phalange fouriériste, puis dans l'Artiste en juin et en juillet 1847.

Bibliographie :