UN TOUR DU MONDE DE LA NOUVELLE
EN 80 RECUEILS
18. Nodier, Contes (1846)

Bibliothécaire de l'Arsenal à Paris (les soirées de l'Arsenal avec Hugo, Dumas et tant d'autres étaient célèbres), journaliste, féru d'histoire naturelle, de philologie, de bibliographie (en 1834, il fonde le Bulletin du Bibliophile), Charles Nodier (1780-1844) laisse des romans (Les Proscrits, 1802, Jean Sbogar, 1828), un essai littéraire (Du fantastique en littérature, 1830), une - passionnante - compilation de textes curieux placés sous le signe de l'étrange et du bizarre (Infernalia, ou anecdotes, petits romans, nouvelles et contes sur les revenants, les spectres, les démons et les vampires, 1822), et de nombreuses nouvelles publiées, dès 1822, en revue ou dans les collectifs de l'époque, dont neuf ont été réunies en un recueil après sa mort (Contes, Paris, Hetzel, 1846, 311 p.). Si Nodier n'est pas responsable des étiquettes terminologiques pour l'intitulé de ses recueils (voir aussi la bibliographie), il ne faut pas oublier cette déclaration tirée de la préface des Quatre talismans (1838) : "Eh quoi ! dira-t-on, des Nouvelles encore, et des Nouvellestoujours ! Je crains bien, hélas !, qu'on ne m'adresse pas ce reproche pour la dernière fois. Et j'ai cependant quelque raison pour désirer qu'on me l'adresse longtemps, car je ne ferai plus que des Nouvelles." (p.718)
La dominante des Contes, c'est le fantastique. Un fantastique féerique : l'amour d'un lutin, condamné à mille ans d'errance (Trilby ou le lutin d'Argaïl), l'amour d'une fée pour un homme (La Fée aux miettes) - deux histoires d'amour, émouvantes et tragiques. Un fantastique légendaire et religieux : la Vierge prend la place d'une religieuse partie "se perdre" dans le monde (Légende de soeur Béatrix). Un fantastique moral (Le Songe d'or, fable lévantine). Un fantastique terrifiant, mais expliqué dans la lignée des écrivains anglais de la fin du XVIIIe siècle : l'histoire d'une revenante, qui n'en était pas une (Inès de las Sierras). Les autres textes s'inscrivent dans une réalité quotidienne : un simple d'esprit se suicide parce que la femme qu'il aime se marie (Baptiste Montauban ou l'Idiot), ou étrange : un lieu maudit (La Combe de l'homme mort), un homme a-t-il rêvé ou non l'apparition de la femme qui va lui être promise ? (La Neuvaine de la Chandeleur). Par rapport à Dumas, au bibliophile Jacob, à Mérimée par exemple, Nodier est un auteur qui s'intéresse moins à susciter un intérêt anecdotique que de s'attarder à la présentation du sujet (les entrées en matière sont lentes), et à sa signification (qu'il s'agisse de se livrer à des considérations de toutes sortes, qu'il s'agisse de se perdre dans la confidence personnelle : lisez La Neuvaine de la Chandeleur), d'où la longueur des textes (Trilby, La Fée aux miettes, Smarra), d'où le caractère résolument discursif du récit (même dans les textes plus courts : La Combe de l'homme mort, Légende de soeur Béatrix).
Ce n'est qu'en apparence que Nodier est un conteur. Sa grande affaire, c'est d'être le transcripteur, émerveillé et fidèle, de rêves, de songes, de visions qui traversent la seule réalité à laquelle il croit : la réalité fantastique. Car, pour lui, comme, un siècle plus tard, un Franz Hellens, un Marcel Brion, le fantastique n'est pas une affaire de recettes : "C'est que, pour intéresser dans le conte fantastique, il faut d'abord se faire croire, et qu'une condition indispensable pour se faire croire, c'est de croire. Cette condition une fois donnée, on peut aller hardiment et dire tout ce que l'on veut." (La Fée aux miettes, p.170).En cela, les nouvelles de Nodier sont attachantes. Et le protagoniste de chacune d'elles, c'est d'abord lui-même. Les mots qu'il fait dire à Jacques Cazotte, qu'il connut, dans le texte au titre éponyme (1836) doivent être tenus pour un aveu : "J'ai entendu en ma vie une multitude de contes saisissants et de touchantes aventures, mais jamais rien d'aussi pénétrant, d'aussi vivant, d'aussi intime que les contes que je me faisais à plaisir, et dont j'étais toujours, comme de raison, le principal personnage." (p.605)
Bibliographie :
- le dossier de P. G. Castex à son édition de l'intégrale des Contes de Nodier (Garnier Frères, 1961 : éd. consultée)
- Les neuf Contes ont été répartis dans les Oeuvres Complètes de Nodier (Paris, Charpentier, 1850) dans trois recueils : Contes fantastiques : La Fée aux miettes, Le Songe d'or, Smarra- Contes de la veillée : Légende de soeur Béatrix, La Combe de l'homme mort, Baptiste Montauban - Nouvelles : Trilby, Inès de las Sierras. Que l'éditeur ait utilisé, sans s'expliquer, les termes de "nouvelle" et de "conte" atteste assez de la synonymie que le XIXe siècle a toujours voulu établir entre eux. La préface des Quatre talismans révèle comment s'opérait, chez l'auteur, le passage d'un terme à l'autre : "Les nouvelles [c'est moi qui souligne] que je me raconte avant de les raconter aux autres ont d'ailleurs pour mon esprit un charme qui me console. Elles détournent ma pensée des faits réels pour l'exercer sur des chimères de mon choix; elles l'entretiennent d'idées rêveuses et solitaires qui m'attendrissent […] C'est pour cela que je fais des contes." (p.718-719)