UN TOUR DU MONDE DE LA NOUVELLE
EN 80 RECUEILS
16. Vigny, Servitude ou grandeur militaires (1835)
Poète (La mort du Loup !), romancier (Cinq-Mars ou une conjuration sous Louis XIII, 1826), auteur dramatique (Chatterton, 1845), plutôt oublié à présent, Alfred de Vigny (1797-1863) laisse deux ensembles de textes courts : Les Consultations du Docteur Noir. Stelloou les diables bleus. Première consultation (1832) et Servitude et grandeur militaires (Paris, Bonnaire, Magen, 1835, 460 p. - dès 1836, l'oeuvre est rééditée : édition consultée). A première vue, Servitude et grandeur militaires n'offre rien du recueil habituel de nouvelles de l'époque (Vigny n'a jamais désigné ses récits par la moindre étiquette terminologique; prépubliés dans La Revue des Deux Mondes, les deux premiers ont été sous-titrés "histoire de régiment"). L'oeuvre est divisée en trois livres. Le I (p.5-108) comprend trois longs chapitres d'introduction (Pourquoi j'ai rassemblé ces souvenirs - Sur le caractère général des Armées - De la servitude du soldat et de son caractère individuel), puis un récit Laurette ou le cachet rouge (p.46-108). Le II (p.113-226) ne comporte plus qu'un chapitre d'introduction de quelques pages (Sur la responsabilité) suivi d'un deuxième récit La Veillée de Vincennes (p.127-226). Après l'introduction du livre III (p.231-403), encore plus courte et qui n'est même plus titrée, vient un dernier et long récit : La Vie ou la mort du capitaine Renaud ou la canne de jonc (p.239-388).
Il ne s'agit donc nullement d'un "traité" sur l'armée (la part de réflexion aurait pu prendre place en tête des récits sans que l'organisation générale en souffre), mais d'une suite d'histoire destinées à illustrer deux idées fortes exprimées par les deux sous-titres : Souvenirs de servitude militaire pour les deux premiers récits, Souvenirs de grandeur militaire pour le troisième. Les événements, qui se déroulent tous pendant la Révolution et l'Empire, ont valeur d'exemplarité parce que l'auteur les présente comme vrais : il les aurait vécus personnellement ou en a été un témoin privilégié. Laurette ou le cachet rouge : un vieux soldat de la République explique pourquoi il emmène toujours avec lui une jeune folle (dans le passé, il avait choisi d'obéir aux ordres en faisant exécuter son mari tenu pour traître). La Veillée de Vincennes : un adjudant en poste au château de Vincennes brosse l'histoire touchante de sa vie avant de périr dans l'explosion d'une poudrière. La Vie et la mort du capitaine Renaud ou la canne de jonc : un officier explique lui pourquoi, après avoir tué un jeune Russe lors de la prise d'une redoute, il n'a jamais plus combattu qu'une canne de jonc à la main. Pour raconter, Vigny obéit aux lois du genre : Laurette et La Canne de jonc sont placés dans un cadre en réduction, et les textes sont ponctués par les interruptions "classiques" : "Ici le capitaine Renaud passa plusieurs fois la main sur son front, et comme il semblait vouloir se taire, je le pressai de poursuivre, avec assez d'insistance pour qu'il cédât." (p.280)
Avec beaucoup d'habileté, en vue d'éviter sans doute le côté un peu trop démonstratif de la réflexion, Vigny diversifie la technique de présentation de ses histoires. Dans Laurette, c'est le récit (un épisode de vie) qui constitue tout le sujet; dans La Veillée, le récit (une suite d'événements) n'est qu'une partie de l'histoire, qui trouve sa conclusion en dehors; dans La Canne de jonc, le récit s'articule autour de trois épisodes distincts : Renaud et son père, Renaud prisonnier des Anglais sur parole, Renaud et la prise de la redoute.
Récits militaires, les textes de Vigny sont à peine des récits de guerre au sens fort du terme. Ce qui importe, c'est l'évocation, presque quotidienne, de la vie de soldat (rappelons que Vigny fut militairede 1814 à 1824), c'est le drame humain, pathétique, poignant qui est vécu (notamment avec cette idée de rachat qui poursuit l'officier de Laurette et le capitaine Renaud). Et chaque récit a son moment fort : l'exécution d'un homme presque sous les yeux de sa femme dans Laurette, la mort de l'adjudant dans La Veillée, les circonstances de la décision de ne plus se servir que d'une canne de jonc ("Je suis las de la guerre, dis-je au chirurgien - Et moi aussi, dit une voix grave que je connaissais. Je soulevai le bandage de mes sourcils, et je vis, non pas Napoléon empereur, mais Bonaparte soldat. Il était seul, triste, à pied, debout devant moi, ses bottes enfoncées dans la boue, son habit déchiré, son chapeau ruisselant la pluie par les bords; il sentait ses derniers jours venus, et regardait autour de lui ses derniers soldats." (p.370). Admirables pages, qui comptent parmi les plus belles de la nouvelle romantique…
Bibliographie :
- le dossier de F. Germain à son édition du recueil (Garnier-Flammarion, 1965)
- P. Mac Orlan, "Alfred de Vigny et la condition du soldat", préface d'une édition du recueil en 1961 (reprise en La Croix, l'Ancre et la Grenade. Histoires de soldats de 1270 à 1930, Paris, Gallimard, 1987, p.171-184)