UN TOUR DU MONDE DE LA NOUVELLE
EN 80 RECUEILS
15. Pétrus Borel, Champavert. Contes immoraux (1833)
Pétrus Borel (1809-1859) est un de ces curieux "petits romantiques", mis au banc de leur époque. Refusant l'influence du romantisme anglais, allemand, habité par l'irrationnel, l'excentricité, une révolte teintée d'un humour noir dévastateur, il ne connut jamais le succès. Auteur de poèmes (Rhapsodies, 1831), de romans (dont Madame Putiphar, 1839, un texte, placé sous le signe de Sade, qui fit scandale), des contes fantastiques (dont Gottfried Wolgang, 1843, qui démarque l'Aventure d'un étudiant allemand de W. Irving : le texte figure dans les Contes de la mort. Le Cadavre romantique, Paris, Ed. des Autres, 1979), journaliste (il dirigea Le Satan), il a été par contre reconnu par les Surréalistes qui louaient en lui un ton de vitupérateur peu commun ("Une vérité, écrivait-il, gagnera toujours à prendre pour s'exprimer un ton outrageant.") - un de ses textes, Le Croque-mort, sera repris dans l'Anthologie de l'humour noir de Breton.
Le seul recueil de P. Borel, Champavert. Contes immoraux (Paris, Renduel, 1833, 396 p.) se compose de sept histoires, souvent assez longues, divisées en chapitres titrés dans la langue où se passe l'action (voir ci-contre) : une jeune femme noie l'enfant qu'elle a eu de l'homme qui l'a violée; et ce sera cet homme qui la condamnera à mort (Monsieur de l'Argentier, l'accusateur); jaloux sans raison, un Noir se bat en duel avec celui qu'il croit être son rival, et ils s'entre-tuent (Jacques Barraou, le charpentier. La Havane), un homme tue et dépèce les trois amants de sa femme, lui montre leurs restes puis la tue (Don Andrea Vésalius, l'anatomiste. Madrid), une femme venge la mort d'un sorcier, un obi, à qui on a coupé la tête et la main, en tuant un de ses meurtriers (Three fingered Jack. L'Obi. La Jamaïque), apprenant que sa maîtresse a été violée et tuée, un homme se suicide (Dina, la belle Juive. Lyon), un homme tue en duel un rival, qui auparavant avait tué sa maîtresse (Passereau, l'écolier. Paris), trahi par la femme qu'il aime, il la tue puis se tue (Champavert, le Lycanthrope). Ce qui fait quatorze morts, deux viols, deux duels meurtriers, deux suicides, et une tête coupée, une main à trois doigts, des membres humains conservés dans un bocal, une noyade de bébé… Difficile de faire plus noir ! Ces contes immorauxs ont plutôt des contes cruels avant la lettre, où s'étalent, à travers une apologie de la violence, dénuée de tout réalisme, de toute psychologie, quoi qu'en pense l'auteur ("…qu'on ne m'accuse pas de m'être complu dans l'horrible, c'est de l'histoire.", p.179), la frénésie du macabre, la recherche obsessionnelle, à la limite pathologique, de l'horrible, de l'horreur, où s'expriment aussi le désespoir, la révolte d'un être qui rejette avec haine les conventions sociales et littéraires de son temps (lisez Passereau). Tout cela, heureusement, tempéré par un grand sens de l'humour noir, qui rend la lecture (plus ou moins) supportable. Conçu par un homme qui s'estime différent de tous (le surnom de lycanthrope qu'il s'attribue révèle sa profonde misanthropie - à moins qu'il ne s'agisse d'une sorte de mysticisme dévoyé : on n'expliquera pas autrement les citations de la Bible mises régulièrement en exergue), les Contes immoraux est un recueil tout à fait unique dans l'histoire de la nouvelle française. On peut ne pas aimer ce voyage exotique à travers le monde du bizarre, mais il faut reconnaître à P. Borel le don de savoir raconter ("Abigaël ! mais contez-nous donc un conte !", p.148) et l'extraordinaire faculté de savoir mettre en scène les moments forts de ses histoires. Telles ces pages que j'ai choisies les plus horrifiques à souhait :
Puis, ricanant, il l'emmena vers une espèce de châsse ou de cage garnie de verrières, qui laissaient voir un squelette humain conservé prodigieusement; les artères étaient insufflées d'une liqueur rouge, et les veines d'une liqueur bleue; cette charpente osseuse semblait enveloppée de réseaux de soie; l'étude en était facile; quelques touffes de barbe et de cheveux adhéraient encore.
- Celui-ci, Doña, le remettez-vous en votre mémoire ? Voyez sa belle barbe et sa blonde chevelure.
- Fernando ! ! ! Vous l'avez tué ?…
- Jusqu'ici, n'ayant point encore disséqué de corps vivans, on n'avait eu que de vagues et imparfaites notions sur la circulation du sang, sur la locomotion; mais, grâce à vous, señora ! Vésalius a levé bien des voiles, et s'est acquis une gloire éternelle.
Alors, la saisissant par la chevelure, il traîna Maria vers un énorme bahut, dont il souleva le couvercle avec peine; par les cheveux il la penchait sur l'ouverture.
- Enfin, regarde encore ceci ! c'est ton dernier, est-ce pas ?
Le bahut contenait des bocaux pleins d'essences où trempaient des portions de chair et de cadavre.
- Pedro ! Pedro ! …vous l'avez donc tué aussi ?
- Oui, aussi !…
Alors avec un râle affreux, Maria tomba massivement sur la dalle.
Le lendemain un convoi sortit de l'hôtel.
Les fossoyeurs qui descendirent la bière dans les caveaux de Santa Maria la Mayor remarquèrent entre eux, qu'elle était lourde et sonore, et qu'un bruit s'était fait dans sa chûte, qui n'était pas le bruit d'un corps.
Et la nuit suivante, à travers les barbacanes de la porte, on aurait pu voir Andréa Vésalius, dans son laboratoire, disséquant sur son établi, un beau cadavre de femme, dont les cheveux blonds tombaient jusqu'à terre.
(p.138-141)
Bibliographie :
- Les Petits romantiques, Les Cahiers du Sud, 1949, p.75-93
- La France frénétique de 1830, choix de textes par J. L. Steinmetz, Paris, Phébus, 1978, p. 207-247
- le recueil a été réédité en 1922, 1974 (Paris, éd. consultée), 1985 (Le Chemin Vert, avec une revue de presse de l'époque, éd. J. L. Steinmetz)