UN TOUR DU MONDE DE LA NOUVELLE
EN 80 RECUEILS
14. Les Cent-et-Une Nouvelles Nouvelles des Cent-et-Un (1833)
C'est dans une tradition que se place le recueil collectif des Cent-et-Une Nouvelles des Cent-et-Un, ornées de Cent-et-UneVignettes, dessinées et gravées par Cent-et-Un Artistes (Paris, Ladvocat, 1833, 2 vol., 401 p., 400 p.) : "L'idée d'une longue série d'intéressantes historiettes n'appartient pas [à l'éditeur] car il faudrait remonter bien haut pour en trouver l'origine, à travers les délicieux recueils de Boccace, de Louis XI et de Marguerite de Navarre […] Le nombre de Nouvelles n'excédera pas le chiffre sous lequel il les a annoncées; les Cent-et-Une Nouvelles seront toutes entièrement Nouvelles, elles porteront le nom de Cent-et-Un Auteurs différens, de sorte que chacun n'y contribuera que d'un eseule…" (I, avertissement, p.4, p.8). Mais ce projet, téméraire, de dépasser le modèle du XVe siècle, ne débouchera que sur deux volumes, soit un total de vingt textes (encore le dernier, La Toilette de Constance de Delavigne, est-il un poème). Signés d'une théorie de noms, qui, à l'exception de Dumas et de Nodier, sont oubliés de nos jours mais qui eurent leur heure de gloire, les textes se définissent par une grande variété de ton et de sujet.
- des récits dramatiques, les plus nombreux : un seigneur fait couper la main de son rival (L'Écolier de Toulouse de Soulié), pour avoir frappé à mort l'homme qui viola sa fille, un officier de Maximilien d'Autriche devient un proscrit (Le Château de Lueg de Jouffroy), l'empereur Dioclétien livre aux arènes un couple de Chrétiens dont il convoitait la femme (Les Deux martyrs de Pyat), blessé dans une manifestation politique, un charpentier ne retrouve plus de travail, mais lorsqu'il meurt on lui fera d'émouvantes funérailles (Un Décoré de juillet de Chalas), pour échapper à un destin malheureux, deux amants se noient (Un Bal au bord du Majestic de Reybaud), les méfaits de deux brigands (Les Enfants de la Madone de Dumas), meurtrière du calife de Cordoue, une femme est brûlée vive (Isarde de Baux de Barginet), un homme fait le serment de se trancher la main si son frère, malade, guérit (Dieu et le Diable de Karr), au pied de l'échafaud, trois anciens soldats de Napoléon : l'un est dans la charrette des condamnés; le deuxième, le prêtre qui le réconforte; le dernier, le gendarme qui mène l'escorte (Le Rendez-vous de Rousseau), un prince se montre reconnaissant envers un homme du peuple qui lui a sauvé la vie lors d'une révolte de palais (Gao le forgeron de Martin), une femme trahit son amant la nuit de la Saint-Barthélemy (La Présence d'esprit de Raymond), épris d'une folle, un lord simule la folie pour la rejoindre à l'asile; lorsqu'elle recouvre la raison, c'est lui qui est fou (Mea culpa de Deschamps), un homme comprend que le père de sa maîtresse a tué le sien (Le Pressentiment de Janin).
- des récits sentimentaux ou "domestiques" selon l'expression de la page 144 (t. I) : une femme cesse de boiter comme par miracle lejour où elle est enceinte (La Boiteuse de Merville), les démêlés d'un lord avec une dame dont il aime la suivante (La Femme de chambre de Chasles), l'achat d'un bijou est source de bien d'ennuis pour une dame du monde (Le Bracelet de Mme Tastu).
- des récits amusants : pourquoi Charles VII ne parvient pas à se débarrasser d'un moine (Le Butor du bibliophile Jacob), comment une dame empêche son amant de la quitter (Une Maîtresse dans l'Andalousie de de Kock).
Le dernier texte, le portrait d'un être étrange et fascinant, est le seul qui ait franchi le cap du XXe siècle : Jean-François les Bas-Bleus de Nodier.
A l'exception de La Boiteuse, du Bracelet et du Pressentiment, les textes témoignent dans le chef de leur auteur d'un art sûr - est donnée là une belle leçon d'efficacité narrative, dont peu d'écrivains aujourd'hui ont su retrouver le secret. C'est le choix de sujets forts, captivants, qui accrochent l'attention. Les auteurs ménagent adroitement l'intérêt dramatique, conduisent sans désemparer l'action vers son point culminant, élisent les détails saisissants ("C'étaient deux cadavres, l'un d'homme, l'autre de femme, violâtres, ballonnés, dévorés à demi, couverts encore de quelques lambeaux…", I, p.374; "La comtesse jeta un cri et s'évanouit. Cherubino venait de lui clouer, avec son poignard, la main contre le lambris…", II, p.31), ont le sens de la ou des "scènes à faire", soit en cours de récit, soit pour clore l'aventure : l'enterrement dans L'Écolier de Toulouse, la catastrophe finale dans Le Château de Lueg, le protagoniste de Dieu et le Diable, qui se coupe la main, etc. Trois nouvelles méritent une mention spéciale : Un Bal à bord du Majestic, étonnante histoire d'un amour fou; Un Décoré de juillet, image navrante et poignante de la condition humaine aux prises avec un système social aberrant - cette histoire "triste mais vraie" (I, p.355) n'est pas sans évoquer Claude Gueux de Hugo; Mea culpa, dont le sujet est de loin le plus original.
En 1835 paraîtra la Bibliothèque méridionale. Les Cent-et-Un de la Province ("Paris a eu son livre des Cent-et-Un; nous voulons aussi que la Province ait le sien"), mais il n'y aura que neuf textes (dont quatre en vers) !
Bibliographie :
- Un bal à bord du Majestic, Un décoré de juillet, Mea culpa, se trouvent dans mes Nouvelles des siècles. 44 histoires du XIXe siècle, Paris, Omnibus, 2000.