12. Boucher de Perthes, Nouvelles (1832)

 

 

Bien oubliée aujourd'hui, l'oeuvre de Jacques Boucher de Crèvecoeur, dit Boucher de Perthes (1778- 1868), est considérable : plus de cinquante volumes, dont des poèmes, des romans, des pièces de théâtre, des pamphlets où s'étale la philosophie d'un bourgeois libéral réactionnaire, des ouvrages scientifiques (il était passionné de paléontologie), et un recueil de Nouvelles(Paris, Treutel et Wautz, 1831, 388 p.).

Paola, la première, et la plus longue, est une nouvelle fantastique. Dès l'arrivée de la comtesse Paola à Gênes, d'étranges phénomènes se produisent, tous au plus inquiétants. Serait-elle le fantôme d'une dame morte il y a plusieurs siècles ? Tout le monde en est convaincu, sauf Alphonse, qui est sur le point de se marier. Paola fait mourir la femme d'Alphonse puis ensorcelle celui-ci. Avant de devenir fou, il trouve cependant la force de conjurer le sort : en déposant sur son sein un anneau donné à lui par une autre victime de la comtesse, il la métamorphose en un oiseau qui disparaît dans les airs. Boucher de Perthes nous raconte une histoire attachante de bout en bout, parce que le mystère s'installe très rapidement et ne cesse de régner (l'auteur le renforce, non sans un malin plaisir, par ses commentaires placés en tête des chapitres), parce que surtout il n'explique rien. Tout reste parfaitement invraisemblable. Que réclamer de plus d'une nouvelle fantastique ? A partir d'une aventure très romanesque, l'auteur se complaît à accumuler les détails étranges, étonnants, extraordinaires : une aigrette de plumes noires portée par Paola, son rire ("Paola frappa un second coup et poussa un de ces éclats de rire qui avaient plutôt l'air d'un cri de mort que de l'expression de la gaîté !", p.73), sa main toujours froide, celle d'Alphonse qui se met à geler, etc. L'auteur crée une atmosphère propice à la peur en s'attardant sur des scènes ou des faits surprenants, qui échappent à toute logique : dans une église, surgit d'une tombe le bras d'une femme, or la tombe est vide !; quand on la rouvre par après : "Un jeune militaire qui se trouvait présent, introduisit la lame de son épée par une fente, il sentit quelque chose qui résistait, non comme un corps dur, mais une matière molle et élastique. Ayant retiré son épée, il la trouva ensanglantée…", p.63); la mort de la femme d'Alphonse : lui et Paola, par jeu, coupent une pêche trois fois dans le temps qu'elle est assassinée de trois coups de poignard, etc. Ajoutons enfin que la nouvelle débute et se referme sur une scène saisissante : là, un homme meurt en proie à la plus vive terreur sous les yeux d'Alphonse qui ne comprend rien; ici, la fin tragique de Paola. Bien que, par moments, Paola soit un texte trop délayé, il mériterait d'avoir sa place dans une anthologie de la nouvelle fantastique romantique.

Si Boucher de Perthes narre encore avec L'Apparition une histoire de fantômes, elle aussi assez réussie (l'apparition d'une dame dans un endroit alors qu'elle se meurt dans un autre), il change de registre avec les six autres récits. Une évocation historique : Le Château de Crèvecoeur (le texte le plusfaible). Des apologues, orientaux comme il se doit depuis le XVIIIe siècle : Les Trois songes. 1. Almaël (un homme recherche en vain le bonheur sur terre), 2. Ali Mustapha ou le Pêcheur (un autre a le pouvoir de changer d'apparence, mais seule la sienne le satisfait), 3. Mazular (un autre est transporté dans la lune); Odian (loin de la cour, un roi trouve enfin la sérénité); Isaphir (un génie adresse à Jupiter un rapport sur la planète terre). Boucher de Perthes révèle là, grâce à une manière de conter alerte et enjouée, un talent sûr : l'imagination, la verve sont de bon ton (le farfelu le plus débridé dans Mazular, la satire dans Isaphir), même si les textes ne brillent pas par l'originalité des idées. Ses deux dernières nouvelles, l'auteur les a voulues amusantes : Mademoiselle de la Choupillière, ou l'aventure plaisante d'un homme qui finit par être la risée de tous parce que la femme qu'il aime et son père ne sont que des automates (Hoffmann est sans conteste parodié); Dom Sébastien, ou les mésaventures burlesques, loufoques, désopilantes attribuéesà ce fameux roi du Portugal, dont l'existence mouvementée et la fin mystérieuse n'avaient jamais donné naissance, aux XVIIe et XVIIIe siècles, qu'à des fictions des plus romanesques.

Boucher de Perthes, conteur fantastique, conteur "philosophique", conteur comique : telles sont les facettes d'un nouvelliste, dont on en viendrait à regretter qu'il n'ait pas laissé d'autres recueils.

Bibliographie :