UN TOUR DU MONDE DE LA NOUVELLE
EN 80 RECUEILS
11. Contes bruns (1832)
Les Contes bruns pour une (tête à l'envers) est un recueil collectif de dix textes qui parut d'abord sans nom d'auteur (Paris, Canel et Guyot, 1832, 398 p. - avec un superbe dessin de couverture de T. Johannot, un des meilleurs illustrateurs du XIXe siècle); l'oeuvre rencontra un tel succès qu'elle fut rééditée la même année avec le nom des auteurs (de quoi faire rêver les éditeurs actuels de collectifs !) : Balzac (1799-1850) : Une Conversation entre onze heures et minuit, Le Grand d'Espagne; Philarète Chasles (1798 ? - 1873, journaliste, conservateur de la Bibliothèque Mazarine) : L'Oeil sans paupière, La Fosse de l'avare (une saynète), Une Bonne fortune, Les Trois soeurs; Charles Rabou (1803-1871, avocat, journaliste, ami de Balzac, chargé par lui de terminer ses derniers romans, dont Le Député d'Arcis et Les Petits bourgeois de Paris) : Tobias Guarnérius, Les Regrets (une saynète), Le Ministère public. Un texte resta anonyme : Sara la danseuse.
Tout ce qui caractérise la nouvelle romantique, tout ce qui fait que l'on prend plaisir à y revenir se retrouvent dans les Contes bruns.
C'est la curiosité que l'on éveille grâce à la mise en place d'un cadre narratif, celui de L'Heptaméron mais en réduction dans Une Bonne fortune, Tobias Guarnérius, Le Grand d'Espagne; Une Conversation entre onze heures et minuit devient même une sorte de mini-recueil, puisque le cadre n'introduit pas moins de douze courts récits. Lire les Contes bruns, c'est le plaisir d'écouter des histoires ("Racontez ! racontez !", s'exclame-t-on dans le premier texte de Balzac), de les vivre intensément ("Toutes vos histoires sont épouvantables ! dit la maîtresse du logis, et vous me causerez cette nuit des cauchemars affreux.", p.52), parce que l'auteur, qu'il cède la parole à un narrateur ou qu'il manifeste une présence permanente dans un récit à la troisième personne, revendique le statut de conteur : "Pour vous sauver de l'ennui des digressions, je me permets de traduire son histoire en style de conteur." (p.378)
C'est la recherche d'un sujet fort, extraordinaire. Que l'aventure s'inscrive dans une réalité dramatique : les textes d'Une Conversation entre onze heures et minuit, Une Bonne fortune (jaloux, un homme provoque la mort de sa femme, puis se retire dans un monastère), ou non : Les Trois soeurs ("Je l'ai dit plus haut, ce récit est bien simple, il n'a ni incidens, ni péripétie; et, pour toute catastrophe, une seule, la dernière.", p.273) - Le Grand d'Espagne reste un parfait archétype de récit noir avec cette terrible histoire de vengeance d'un homme qui fait mutiler atrocement sa femme. Que l'aventure soit fantastique : L'Oeil sans paupière (une légende écossaise : un homme en vient à se noyer pour échapper à sa femme dont il est seul à savoir qu'elle n'a qu'un oeil), Sara la danseuse (maudite par son père, une jeune fille, qui ne rêve que de gloire, sera punie par Satan : danser sans être applaudie…), Tobias Guarnérius (un Stradivarius, où est enfermée l'âme de la mère de son concepteur, cause la perte de ses acquéreurs - nouvelle musicale comme on en écrivait à la suite d'Hoffmann, tel H. Berlioz et Euphonia ou la ville musicale, nouvelle de l'avenir, 1844), Le Ministère public (le fantôme d'un homme harcèle jusqu'à la folie le juge qui l'avait condamné), un classique de la nouvelle fantastique française : il figure au sommaire de plusieurs anthologies du genre.
L'épithète du titre, "brun", annonce d'emblée la tonalité sombre des histoires ("Le conte est furieusement brun, dit un des auditeurs.", p.396) - le recours à pareille épithète est courant au XIXe siècle : Le Salmigondis, contes de toutes les couleurs (1832), Contes de toutes les couleurs (1879), etc. Quant aux deux saynètes, dont la présence étonnera dans un ensemble narratif (La Fosse de l'avare : il sort de tombe pour récupérer ses biens; Les Regrets : les commentaires, peu amènes, sur la mort d'une dame), elles seraient tenues pour des pauses ("…on peut se permettre une pièce après autant de contes.", p.294) : c'est là une conception du recueil, fondée sur l'hétérogénéité en honneur au XIXe siècle.
Bibliographie :
- De tous ces collectifs qui fleurissent dans la première moitié du XIXe siècle, seul les Contes bruns a franchi le cap du XXe siècle : nul doute qu'il le doit à la présence des textes de Balzac. Le recueil a été réédité en 1948 (Union Bibliographique de France), en 1979 (Paris, Ed. des Autres : édition consultée); en 1927, puis en 1996 (Paris, "L'Introuvable"), il est réédité - ce qui est plutôt contestable - avec les seuls textes de Balzac - le romancier Balzac laisse quelques autres nouvelles exemplaires qu'il faut lire : par exemple, Une Passion dans le désert, El Verdugo, et… Le Colonel Chabert, paru d'abord en collectif sous le titre de Le Comte Chabert, nouvelle. Tobias Guarnérius se trouve dans mes Nouvelles des siècles. 44 histoires du XIXe siècle, Paris, Omnibus, 2000.