10. Bibliophile Jacob, Les Soirées de Walter Scott à Paris (1829)

 

 

Le nom du bibliophile P. L. Jacob déguise celui de Paul Lacroix (1807-1884), conservateur de la Bibliothèque de l'Arsenal, éditeur de Rabelais, de Corneille, des Cent Nouvelles Nouvelles, de L'Heptaméron, préfacier de Shakespeare, biographe de Molière, de Restif de la Bretonne, historien, romancier, conteur pour la jeunesse, conteur fantastique…

Venu à Paris en octobre 1826 pour rassembler de la documentation sur Napoléon (de fait, paraîtra en 1827 The Life of Napoleon Bonaparte), Walter Scott occupe ses soirées à raconter, devant une société choisie, des histoires que le bibliophile Jacob estime devoir répandre dans le public : tel est le point de départ de son premier recueil (Paris, Renduel, 1829, 401 p.). Point de départ imaginaire - né d'un engouement de jeunesse, comme il est dit dans l'introduction - mais l'idée est habile : c'est s'attirer les lecteurs grâce à la réputation établie de l'écrivain écossais.

Le recueil se compose de treize brèves nouvelles historiques, inscrites dans les années 1394-1580, l'auteur précisant lui-même les dates, c'est-à-dire la France de Philippe-le-Bel à Henri III. Partant de l'idée que "l'Histoire, c'est la vérité nue et entière" (p.383), prenant le ton du chroniqueur, recourant à une langue archaïque, n'hésitant pas à jeter un regard critique sur les époques envisagées ("Ce fut le cimetière Saint-Séverin que l'on choisit pour être le théâtre de cette opération [médicale], que la grossière superstition de l'époque entourait d'un caractère magique et criminel.", p.151), l'auteur nous restitue l'esprit d'un temps passé, celui de périodes agitées, troublées. La majorité des aventures, dont les héros sont souvent des personnages restés célèbres, baigne dans un climat dramatique : comment un argentier, Nicolas Flamel, se débarrasse d'un Juif qui lui avait confié sa fortune (Le Trésor), comment ce même argentier, à la recherche de la pierre philosophale, provoque sa ruine (Le Grand oeuvre), comment un page d'Agnès Sorel est puni de son audace pour l'avoir aimée (Le Page), comment un artiste allemand se venge de la cupidité des Français (L'Imprimerie), comment Louis XI maltraitait ses sujets pour son bien à lui (La Pierre), comment on suppliciait les gens qui répandaient des pamphlets du temps de François I (L'Estrapade), comment Calvin se défaisait de ses rivaux en amour (Le Fouet), comment un sculpteur trouva la mort la nuit de la Saint-Barthelemy (L'Echafaudage), comment les mignons d'Henri III exerçaient leur commerce (Les Dragées, La Sarbacane). Mais le recueil ne comprend pas que de telles histoires, ponctuées de scènes violentes assez saisissantes ("Un grand pourceau se trouvait là d'aventure barbotant dans une mare infecte : ces enfants, qui avaient déjà le fanatisme des hommes de ce temps-là, tirèrent Manassis à la gueule de l'immonde animal, qui, effrayé de leurs ris bruyants et des gémissements de la victime, s'échappa de leurs mains, ne traînant bientôt plus qu'un cadavre sanglant et défiguré.", p.51), de détails expressifs ("…il lui tira à bout portant un coup de pistolet qui l'étendit mort, de sorte que le sourire lui restait encore à la bouche.", p.379). En trois occasions, l'auteur se laisse aller à imaginer des anecdotes franchement divertissantes : comment la maîtresse du futur Louis XII déjoua sa jalousie (Le Jour des Innocents), comme un More fut victime de son intolérance (Les Morts cordeliers), comment Rabelais (il est "pour moi tout, et je chéris jusqu'à ses défauts", prévient le bibliophile Jacob p.9), se livra aux pires excentricités à Rome (La Pantoufle du Pape : un des textes les plus réussis à mon sens).

Les Soirées de Walter Scott à Paris demeure un bon exemple de ces recueils historiques qui fleurissaient à l'époque romantique : indépendamment de cette valeur exemplaire qu'on peut lui attribuer, quelle heureuse et agréable surprise n'y a-t-il pas toujours à lire de ces textes du XIXe siècle, contés d'un talent sûr et écrits dans un style qui a peu vieilli ! Il ne faut pas le cacher : le charme opère encore…

Le recueil a été réédité en 1846; en 1835, l'auteur lui donna une suite : Le Bon vieux temps, suite des Soirées de Walter Scott à Paris.

Bibliographie : ?