UN TOUR DU MONDE DE LA NOUVELLE
EN 80 RECUEILS
1. Les Cent Nouvelles Nouvelles (aux environs de 1460)
S'inspirant du Décaméron (entre 1350-1355), Les Cent Nouvelles Nouvelles (aux environs de 1460), ouvrage anonyme et collectif, est le premier recueil français en date. Cet ensemble d'histoires a comme propos essentiel - personne ne devrait s'en plaindre - de divertir, d'amuser, de faire rire : tant par le sujet (mésaventures de maris balourds et cocus, astuces de moines paillards pour ravir la vertu de leurs ouailles, épouses rusées et ingénieuses, seigneurs friands de pucelles…) que par une expression enjouée, truculente (l'esprit gaulois ! mais d'un goût parfois douteux), sans fard, où un chat s'appelle un chat ("Elle le conduisit alors dans une très jolie petite pièce où l'on rangeait les habits, ferma la porte et s'allongea sur le lit. Maître moine souleva ses vêtements et, en guise du doigt de la main, enfila sa trique, raide et dure. Quand elle la sentit entrer, si grosse, elle lui dit : "Comment ! Mais c'est là votre doigt ! Comment peut-il être si gros ? Je n'ai jamais entendu parler d'un doigt pareil !…", 95, p.332). Les Cent Nouvelles Nouvelles fixe d'emblée une image indélébile de la nouvelle : un récit court, qui repose sur deux grands principes narratifs : la rapidité dans le déroulement, le resserrement dans l'exposition; et la rigueur témoignée (pas de détails inutiles) est d'autant plus apparente que la structure narrative est claire et nette (quelques lignes d'introduction qui susciteront l'intérêt, un récit chronologique limité à l'essentiel du sujet, quelques lignes de conclusion). Que les auteurs aient choisi de mettre en avant dans le titre le nombre de textes a l'avantage de proposer l'image d'une oeuvre qui supporte la comparaison avec le roman, puisque l'addition est signe d'abondance de matières. Chiffre rond, imposant, ce maître-mot canonique de cent va devenir une sorte de nombre d'or pour les nouvellistes - comme l'est pour les conteurs le chiffre de mille et un.
L'heureuse initiative de Roger Dubuis de proposer une version en français moderne (Presses Universitaires de Lyon, 1991, 359 p.) devrait amener un public, peu familier à la langue du XV siècle, à découvrir un recueil qui doit figurer comme Le Décaméron ou L'Heptaméron dans toutes les bonnes bibliothèques.
Bibliographie :
- Les Cent Nouvelles Nouvelles, éd. F. P. Sweetser, Genève, Droz, 1966
- La Nouvelle française à la Renaissance, Genève, Slatkine, 1981 (éd. L. Sozzi)