29. Marcel Schwob, Coeur double (1891)

 

 

Marcel Schwob (1867-1905), traducteur du Faust de Goethe, en collaboration avec Eugène Morand, le père de Paul Morand, de Hamlet, de Moll Flanders de de Foe, des Derniers jours d'Emmanuel Kant de de Quincey, auteur d'une Etude sur l'argot français (1889), de poèmes en prose : Mimes (1894), Le Livre de Monelle (1894), laisse trois recueils de nouvelles : Coeur double (Paris, Ollendorff, 1891, 34 textes, 290 p. - édition utilisée : 10/18 n°1298, avec une préface, comme toujours intéressante, de H. Juin - le recueil vient d'être réédité en 1996 : "Petite Bibliothèque Ombres 77 "), Le Roi au masque d'or (1893), Vies imaginaires (1896), également ressortis aux Editions Ombres (1991, 1993).

Dédié à R. L. Stevenson (dont Schwob préfaça le tome II des Nouvelles mille et une nuits), Coeur double se compose de deux livres, Coeur double, La Légende des gueux, précédés d'une préface, très théorique, sur l'idée de dualité : " Le coeur de l'homme est double; l'égoïsme y balance la charité; la personne y est le contrepoids des masses; la conservation de l'être compte avec le sacrifice des autres; les pôles du coeur sont au fond du moi et au fond de l'humanité. Ainsi l'âme va d'une extrémité à l'autre, de l'expansion de sa propre vie à l'expansion de la vie de tous. Mais il y a une route à faire pour arriver à la pitié, et ce livre veut en marquer les étapes. L'égoïsme vital éprouve des craintes personnelles : c'est le sentiment que nous appelons TERREUR .Le jour où la personne se représente, chez les autres êtres, les craintes dont elle souffre, elle est parvenue à concevoir exactement ses relations sociales. Or la marche de l'âme est lente et difficile, pour aller de la terreur à la pitié. (p.35-36)

C'est sur cette idée de terreur que sont bâties les dix-huit histoires du Livre I. Elles relèvent de quatre ordres :

- un fantastique pur : s'endormant près du cercueil où repose la femme de son maître, un esclave se réveille aux côtés d'un cadavre rongé par les démons (Les Striges - " Ces choses sont vraies, je vous l'affirme. D'ailleurs ce sont des faits reconnus. Je n'en-parlerais pas et je pourrais en douter s'il ne m'était arrivé une aventure qui me fit dresser tous les poils.", p.53), se laissant tenter par le diable qui lui offre un sabot pour partir au pays des songes " (p.60), une petite fille sera sauvée de la damnation par les Saints (Le Sabot, sorte de légende moyenâgeuse : "…je t'ai fait vivre toute ta vie, mais pendant l'instant seulement que tu as remis ton sabot.", p.63), une nuit, empruntant le train 180-pour monter de Marseille à Paris, un homme voit le dépasser, sur une voie parallèle, un autre train -où gît son frère mort, " cette terrible nuit du 22 septembre 1865, où le choléra bleu est venu de Marseille à Paris par le train 081 " (p.79, Le Train 081, - " Du bosquet où j'écris, la grande terreur de ma vie me paraît lointaine.", p.74), emprisonné pour avoir étranglé sa maîtresse, un homme la découvre dans sa cellule sous les traits de la Nymphe Arachné tissant sa toile autour de son corps pour l'emmener dans son royaume. (Arachné - " Vous dites que je suis fou et vous m'avez enfermé, mais je me ris de vos précautions et de vos terreurs.", p.92), au moment de la mort de sa femme qu'il aimait, un homme a voulu s'emparer de son âme en l'embrassant sur la bouche, mais c'est sa voix à elle qui l'habite à présent, et c'est en exhalant "le râle de Béatrice " (p.114) qu'il meurt (Béatrice - " Il fallait que l'un de nous se sacrifiât à l'autre.", " Et le dieu-de-la-Terreur avait étendu sa main sur moi.", p.113, 114). - un fantastique où l'insolite côtoie l'humour : de retour d'une séance de spiritisme chez M. Medium, un homme assiste, imperturbable, au spectacle d'un de ses amis qui se débat, avant de se suicider, avec un guéridon (Spiritisme. - " C'est le seul spirite que j'aie vu mourir. J'espère qu'ils ne détruiront pas toujours leur mobilier auparavant. Je regrette beaucoup le mien. Il était de pure époque Louis XV. En tout cas, je suis heureux de pouvoir prier les Cercles Spirites, par la voie de ce papier, d'expédier dorénavant leurs invitations ailleurs que chez moi.", p.133), un homme s'entretient avec le squelette d'un ami, et la rencontre sera assez plaisante ("Et Tom Robbins regarda un de ses tibias d'un air découragé. Alors je me mis à pleurer sur le sort de ces pauvres vieux squelettes […] nous éclatâmes du plus joli rire de squelette qu'il fût possible.", Un Squelette, p.137, 138).

- une réalité étrange, singulière, extraordinaire : poursuivant des contrebandiers, un bateau de douaniers bretons sombre dans le golfe de Gascogne (Les Trois gabelous - "…nous sommes sortis de la houle à chasser une galiote fée.", p.69), deux épisodes de la guerre 1870 : Le Fort ("L'ennui et la terreur-étaient devenus extrêmes.", p.80), Les Sans-gueule : affreusement défigurés au combat, deux soldats, Sans-gueule n°1, Sans-gueule n°2, sont recueillis par une femme qui est l'épouse de l'un d'eux, mais qu'elle ne peut reconnaître; elle finit par s'attacher à celui qui n'est pas son mari (le texte le plus fort : " Elle leur baisait parfois leurs affreuses coutures, et s'essuyait la bouche tout de suite après"., p.90), un juge en présence d'un assassin, tour-à-tour un être cultivé, un être frustre (L'Homme double, évidente référence à Stevenson- "Cet homme était double et avait deux consciences, comme deux êtres réunis en un, quel était le véritable ? Un d'eux avait agi, -mais quel était l'être primordial ? Dans l'homme double qui s'était révélé- où était l'homme ?", p.103), dans- le compartiment d'un-train, un homme assiste, cloué par la peur, à, l'assassinat d'un voyageur par un autre dont le visage est couvert (L'Homme voilé - "La peur cruelle m'étreignait le coeur : l'incertitude augmente-la terreur.", p.106), un homme reprend, pour le publier en dépit de sa promesse, le manuscrit d'un volume de poèmes qu'il avait déposé dans le cercueil de sa maîtresse (Lilith - " Il avait volé Lilith; et il défaillait à la pensée des cheveux écartés, de ses mains fouillant parmi la pourriture de ce qu'il avait aimé, de ce maroquin terni qui sentait la morte, de ces pages odieusement humides d'où s'échappaient la gloire avec un relent de corruption.", p.120), un homme perd son âme et sa fortune dans une fumerie d'opium (Les Portes de l'opium - " L'opium est plus puissant que l'ambroisie, puisqu'il donne l'immortalité du rêve.", p.125), un homme est abordé en pleine rue par un dentiste qui l'enjoint de se rendre dans son cabinet pour soigner des caries; quand il en sort, il est défiguré (Sur les dents - " Vous-avez percé, poli, tourné, fendu, crispé, ratissé, roboté, tarabusté, démantibulé la mâchoire que m'avaient léguée mes pères.", p.146)

- trois contes philosophiques : au contact d'un homme maigre, un homme bien portant se met en tête de lui ressembler dans le temps que l'autre grossit (L'Homme gras. parabole - " Et le pauvre homme gras soignait son diabète et son âme. Mais il pleurait sur sa joie passée.", p.153), un roi prétend rendre heureux ses sujets, mais provoque le résultat inverse (Le Conte des oeufs, pour faire passer plaisamment les quarante jours du Carême depuis le mercredi des Cendres jusqu'au Dimanche de Pâques - " Il était une fois…", "…permettez-moi de vous conter un apologue.", p154, 157) un Rajah abandonne ses biens au peuple pour se vendre au plus impur de ses sujets (= Le Dom - "…et il vit qu'il avait réellement atteint la plus grande renonciation et la véritable pitié du pauvre.", p.165)

Le livre II se compose de seize histoires vraies, à l'exception de deux (un bonheur qui se réalise : Poder, Les Noces d'Arz), ce sont des histoires dramatiques, cruelles, inscrites dans une sorte de chronique historique ("Je feuilletais à la Biliothèque Nationale un manuscrit du XVe siècle.", p.188), des gens simples (=les gueux, avec leur parler), du plus reculé des temps (La Vendeuse d'ambre, L'Age de la pierre polie, L'Epoque romaine. La Moisson sabine), en passant par Le Seizième siècle. Les Sacrilèges, Les Boute-feux, Le Dix-huitième siècle. La Bande à Cartouche : La Dernière nuit, La Révolution.Les Chauffeurs : Fanchon-la-poupée), jusqu'à l'époque contemporaine de l'auteur (la guerre de 1870 : L'Hôpital), où le maître-mot est toujours la terreur : "Le nouvel homme avait une mine qui portait la terreur ", "…il y eut de par le monde de grandes terreurs.", "malgré les terribles événements ", "une" terreur " pour les hommes " (p.85, 195, 207, 238) Tout cela pour déboucher sur le dernier texte, La Terreur future, vision apocalytique, et prophétique ?, d'une nouvelle ère : "[Les organisateurs de la Révolution] eurent une sorte de lueur; ils comprirent vaguement une vie supérieure à la mort universelle; le sourire des enfants s'élargit, ce fut une révélation; la pitié descendit en eux." (p.263) " Ainsi, pour reprendre les termes de la préface, est atteint le but de ce livre, qui est de mener par le chemin du coeur et par le chemin de l'histoire de la terreur à la pitié." (p.38). Les deux livres sont, dans l'esprit de l'auteur, les deux faces d'une même pièce. Mais à confronter les textes à la préface, on doit avouer que seule ressort l'idée de terreur A. France l'avait déjà remarqué dans un article de 1891 :" Il nous avait promis la Terreur et la Pitié. Je n'ai guère vu la Pitié. Mais j'ai senti la Terreur."

"…j'adore les histoires, dit le protagoniste du Conte des oeufs, mais je les aime claires."(p.157). Ces mots, Schwob pourrait les faire siens, car il est un conteur au sens plein du terme (deux textes sont placés dans un cadre : Les Striges, La Bande à Cartouche) Avec cette particularité de vouloir capter l'attention dès les premières lignes : " Quand j'entrai dans ce terrible wagon ", "Il ne me reste que peu d'instants à vivre : je le sens et je le sais.", " Je pense qu'il l'aime autant qu'on peut aimer une femme ici-bas; mais leur histoire fut plus triste qu'aucune autre.", " J'ai couché une fois dans une maison hantée.", " Je venais de terminer un excellent londrès (=un cigare havanais) et je retournais chez moi, quand je rencontrai un abominable être monté sur deux jambes en échasses, avec un"tuyau de poèle" interminable et un noeud de cravate moribond. Il se planta devant moi et regarda fixement ma bouche." (p.104, 110, 115, 134, 141). Mais l'intention morale, presque philosophique, exprimée par l'auteur dans la préface, les" contes", le dernier en particulier, les textes de fantastique insolite, deux réussites qui prendraient plutôt à contre-pied la tradition fantastique ("…ce phénomène étrange et contraire à toutes ces pâles histoires de fantômes.", p.138) suffisent à réfuter l'idée que Schwob n'est qu'un conteur fantastique. Ramener le recueil à cette seule dimension fantastique (sept textes sur trente-quatre), c'est l'appauvrir.

Bibliographie :