SOUVENIRS D'UN LISEUR DE NOUVELLES
Noël Devaulx
De Noël Devaulx je possède une vingtaine de lettres qui s'échelonnent de 1978 à 1988 (toutes datées des années paires !) : à l'occasion d'une première enquête auprès des nouvellistes (parue dans ma Bibliographie), au sujet de sa participation au t.I des Nouvellistes contemporains puis au numéro de Plein Chant. Je tenais là un "collaborateur" fidèle, un auteur d'autant plus attentif à mes efforts de promotion d'un genre que transparaissait, au fil des confidences, une tristesse certaine de se voir peu connu, lui qui est pourtant un serviteur assidu du récit court ("Je me sentirais bien incapable d'écrire un roman. D'ailleurs je n'y ai jamais songé. La nouvelle s'est toujours imposée à moi.", déclara-t-il un jour). Les signes de reconnaissance étaient assez touchants : c'est ainsi qu'il fit rechercher dans les caves de chez Gallimard des exemplaires (vraiment) défraîchis de L'Auberge Parpillon et de Sainte Barbegrise, qui sont devenus introuvables; il fut encore un des rares auteurs vivants publiés dans mes collectifs à me remercier (c'est entendu, je n'oeuvre pas pour le remerciement, mais quand même : n'est-ce pas Daniel Boulanger, André Stil et consorts…). En Noël Devaulx, je tenais le parfait exemple de l'auteur qui, parce qu'il a choisi délibérément de s'exprimer par la nouvelle, qu'il n'est pas en outre disposé, comme nombre de ses confrères (cherchez les noms plus loin…), à faire du bruit, autour de son nom, se condamne, à son corps défendant, à exister à l'écart (ce ne sont jamais les bons articles dont il bénéficie dans la grande presse, comme s'il s'agissait de réparer une injustice dont on se moque finalement, qui lui ont amené des lecteurs). En vacances dans la Drôme en juillet 1987, je saisis l'occasion pour le rencontrer non à Nyons où il s'est retiré mais en Ardèche, dans sa maison de Saint-Romains de Lerps, une ancienne ferme cossue, perchée dans la montagne (avec vue sur le Ventoux), si isolée que, malgré un plan dessiné par son propriétaire (quelle attention !), j'eus grand mal à la dénicher. L'accueil qui nous fut réservé, à ma compagne et moi, fut affable (Madame Devaulx est une excellente cuisinière). S'ensuivirent, à l'image du lieu (et peut-être de l'homme même), de ces heures calmes dont on aime profiter. Et la littérature dans tout cela ? Noël Devaulx y venait. De me dire ses regrets d'avoir participé à Apostrophes lors d'une émission consacrée à la nouvelle mais mise, comme avec le plus grand soin, en plein mois d'août. De contester cette image de lui que l'on cherche à imposer (moi le premier), savoir qu'il est un auteur de récits fantastiques alors qu'il se considérerait plutôt comme un observateur de l'étrange. Me rappelant ma lettre où je lui réclamais un texte pour Plein Chant, il m'avoua qu'il avait été assez choqué de lire que je ne souhaiterais pas recevoir de fonds de tiroir (je reviendrai sur cet épisode, qui m'amuse toujours beaucoup quand j'y repense et qui me valut ailleurs de beaux déboires), qu'il avait donc été tenté de ne pas répondre, mais qu'en réfléchissant bien il en avait trouvé mais oui des fonds de tiroir ! Quelle récompense pour moi, cet aveu. Non de savoir qu'un écrivain conserve des fonds de tiroir (ce que personne ne devrait ignorer), mais d'entendre un auteur consacré, et non sans humour, le reconnaître. Quelle leçon pour la cohorte de gros menteurs qui soutiennent le contraire.
Par la suite, Noël Devaulx continua à m'adresser, dédicacés, ses nouveaux recueils, mais il ne m'a plus écrit, je ne sais pourquoi.