SOUVENIRS D'UN LISEUR DE NOUVELLES
Jacques Sternberg
Il m'aura fallu attendre 1991 pour rencontrer Jacques Sternberg. De plusieurs côtés, on m'avait prévenu : il ne répond pas - je n'ai jamais compris, ni admis, cette incorrection des écrivains vis-à-vis de leurs lecteurs, si peu nombreux de surcroît pour la plupart d'entre eux, mais c'est une - mauvaise - règle : sur les 351 auteurs contactés au fil des ans 143 n'ont pas jugé donner suite, comme si le fait d'être publié, c'est-à-dire de lire son nom sur une couverture, constituait la fin en soi (une opinion plus répandue qu'on ne le croit et que j'ai eu souvent l'occasion de vérifier). Je ne m'étonnai donc pas de ne pas recevoir de réponse aux lettres que j'adressai à Jacques Sternberg par l'entremise de ses maisons d'édition (Un jour, au sortir d'un cours, je l'avais entr'aperçu boulevard Saint-Michel, alors que je venais précisément de commenter certains de ces récits brefs dont il s'est fait une spécialité, mais, assez sottement, il était en compagnie d'une jeune et jolie personne, je n'avais pas osé l'aborder). Ayant obtenu son adresse personnelle, je décidai une ultime tentative mais pas n'importe comment : connaissant la réputation du personnage, un de ces auteurs, il y en a d'autres, Daniel Zimmermann, par exemple, qui mettent un point d'honneur à s'appesantir, à la limite de la complaisance, sur leurs débuts difficiles où les échecs succédaient aux échecs, je lui signalais que j'avais découvert, et lu, à la Bibliothèque Royale à Bruxelles, ses premiers recueils publiés dans les années 1940 en Belgique, à présent introuvables. Peu de temps après, je recevais une lettre : impossible, n'est-ce pas, de ne pas faire la connaissance d'un lecteur rare comme moi ! Rendez-vous alors fut pris pour venir tel jour, telle heure, s'entretenir avec mes étudiants. Mais, à la date prévue, pas le moindre Jacques Sternberg. Pas de mot d'excuse non plus. Il faut croire que je tiens à l'oeuvre; je m'obstinai, repris contact et proposai un nouveau rendez-vous. Mais prudent, je réclamai une rencontre "préparatoire". Ce sera au Select, à Montparnasse comme chacun sait. Je dois ignorer qu'il est plus facile à Paris de se déplacer en voiture qu'en solex (l'engin mythique de notre homme); toujours est-il qu'il me fit attendre une bonne demi-heure, non seulement moi, mais une autre personne qu'il avait invitée en même temps ! Il faut croire décidément que je suis prêt, quand il s'agit de nouvelliste, à avaler toutes les couleuvres. Mais ces péripéties, agaçantes, convenons-en, furent oubliées quand Jacques Sternberg se mit à raconter son enfance anversoise, ses débuts littéraires, ses activités de toutes sortes (ah ! la série des Chefs d'oeuvre aux éditions Planète), son amour de la science-fiction américaine, ses réticences à la psychologie romanesque, son rejet des oeuvres à la mode, etc. Des séquences d'une vie, mais oui des nouvelles d'une vie, défilaient devant moi, et c'était assez passionnant (par la suite, lorsque je le revis, ce fut avec le même plaisir que j'écoutais s'emballer, même quand il ne parlait pas de littérature, de sa Normandie par exemple, et Trouville, et Honfleur, de cinéma encore et de sa passion, que je partage, pour Errol Flynn). Quand il m'invita à déjeuner, moi et cette tierce personne (qui se croyait auteur bien qu'elle n'ait encore rien publié), il m'avoua, avec une candeur désarmante, qu'il n'avait pas d'argent (carte de crédit, il ne connaît pas). Bon prince (la tierce personne, il est vrai que c'était une femme, ne broncha pas), je réglai l'addition : 300 F (hum…). On n'aura pas grand peine à imaginer dans quel état de fébrilité j'étais à l'attendre un mois plus tard pour l'amener devant mes étudiants. Mais il fut ponctuel et malheureusement fidèle à lui-même puisque je dus, à nouveau bon prince, lui payer un café : il n'avait cette fois pas de menue monnaie (reconnaissons que le mal était moindre).
L'heure trente écoulée de cours (les étudiants furent enchantés : l'homme, très charmeur, sait se faire pardonner beaucoup, et le nouvelliste excelle à révéler quelques secrets de son art, par exemple, cet impératif de la chute, clé de voûte de ses récits), il me proposa de déjeuner dans un restaurant voisin. Aussitôt lui fis-je, et sans vergogne, le grand jeu de celui qui avait oublié son chéquier (ce qui était évidemment faux), mais il me rassura : il avait bien avec lui un gros billet.