Jean Fougère

 

Connaissez-vous le n°22 du quai de Béthune dans l'Ile Saint-Louis ? (Jadis, Baudelaire y séjourna : pas mal, non ?). C'est là, dans une petite, mais petite, chambre, sise au cinquième étage, que j'ai eu le grand bonheur de passer nombre de fins de semaines, de 1988 à 1992. Et ce, grâce à l'obligeance de Jean Fougère (et de son épouse, Paule, extraordinaire figure de femme débordante de vie et de gentillesse). Locataire de nouvelliste (gratuitement en sus tout un temps) : la nouvelle mène à tout ! Même à réveiller vers 23h00 son propriétaire quand on s'aperçoit que la porte ne s'ouvre pas parce que la serrure a été forcée par un voleur indélicat (Je me rappelle encore, cette fois avec amusement, comment Jean Fougère évoqua ce jour où, à plus de soixante-dix ans, il s'employa à grimper quatre à quatre les rudes volées de l'escalier de l'immeuble car il avait entendu, en rentrant de courses, une voix de femme crier au secours : mais de pousser un ouf de soulagement, lui qui s'imaginait déjà son épouse en danger, quand il réalisa qu'une dispute mettait aux prises un locataire, légèrement demeuré, avec sa bonne à tout faire). Des auteurs que j'ai approchés, Jean Fougère m'est toujours apparu comme le plus modeste, tellement modeste qu'il en deviendrait effacé - que ne gagnerait-on pas pourtant à relire les belles nouvelles, notamment, de Visite, son premier recueil ? Plus que quiconque, il a toujours souhaité rester en dehors de l'agitation du cirque parisien, se condamnant à vivre dans l'ombre. Aussi est-ce une de mes grandes satisfactions que de penser que c'est un peu grâce à moi qu'il s'est remis à exister dans le paysage actuel. Directeurs de revues ou autres réalisant qu'ils tiennent là un auteur qui donne à ses textes ce grand quelque chose qui manque si cruellement à tant de contemporains (allons, pour une fois, je ne citerai pas de nom…) : le style. Heureux et sage Jean Fougère : un nouvelliste rare, comme devrait l'être tout nouvelliste, le contraire de ces enragés du spectacle (qu'on enrage d'ailleurs de voir envahir n'importe quel media). Aussi combien fus-je désolé de l'avoir embarqué dans cette invraisemblable galère de l'affaire Epaud (je la raconterai plus loin). Mais jamais il ne m'en a tenu rigueur. Que du contraire. Il a été jusqu'à présent le seul à me dédicacer un recueil de nouvelles (quels ingrats quand même les autres…). Le fréquentant assez régulièrement, c'est avec lui que j'ai pu le plus volontiers entrer dans le quotidien d'un moment de la vie littéraire d'un siècle.  L'entendre parler de M. Arland (qu'il n'aimait pas), Fr. Mauriac, M. Blondin, H. Bazin, R. Sabatier, M. Druon et tant d'autres, était passionnant : tout un pan du passé resurgissait pour moi (car il est évident que ses souvenirs littéraires Jean Fougère ne les publiera jamais). Il y a des moments où verser un loyer rend propriétaire.