SOUVENIRS D'UN LISEUR DE NOUVELLES
Jean-Loup Trassard
Oeuvrer sur des écrivains vivants n'est pas une sinécure. Etre liseur de nouvelles contemporaines réserve des surprises désagréables. Alors que je prétendais au départ me mettre au service de gens, certains d'entre eux, pour toutes sortes de raisons (je plaiderai coupable à l'occasion), ont reçu mon message zéro sur cinq, pire, ont fini par me prendre littéralement en grippe. Comme je comprends les universitaires qui s'enferment dans le passé ou attendent - avec quel empressement suspect parfois !- la disparition, c'est un euphémisme, de "leur" auteur, auquel ils feront dire, trop souvent, ce qu'ils veulent qu'ils disent eux. Je les ai donc, depuis une quinzaine d'années, accumulés les mauvais, les pénibles, les ahurissants, les navrants, etc, souvenirs, qui en arrivaient même à me faire oublier les bons moments passés avec les Gripari, Châteaureynaud ou autres. Et pourtant je ne regrette aucune de ces mésaventures, dont je fus le héros ou le témoin involontaire : inattendues, imprévisibles, surprenantes, elles m'ont appris beaucoup.
Mon souvenir le plus pénible ? (On croirait lire, n'est-ce pas ?, un début cher à Maupassant). Sans conteste, mes démêlés avec Jean-Loup Trassard.
C'est une histoire qui commence sous les meilleures auspices. Datées des années 1981, ses premières lettres me révélaient quelqu'un de très attentif à mon travail : et de m'adresser des exemplaires dédicacés de ses livres, prêt aux confidences : et de m'apprendre qu'il n'avait pu empêcher le pilonnage de certains décidé par son éditeur, disposé en outre à recommander mon nom : je lui dois d'avoir rédigé la préface aux deux collectifs de nouvelles publiés par Europe en 1981.
C'est une histoire qui prend ensuite vilaine tournure. Il n'apprécia pas du tout, mais pas du tout, la fiche du Liseur de nouvelles que je lui avais consacrée dans Brèves (1982, n°6), une fiche censée introduire le texte inédit que Martine Delort lui avait réclamé pour le t.I des Nouvellistes contemporains de langue française. De m'accuser d'erreurs grossières d'interprétation, de contresens énormes, et j'en passe et des pires. De me mettre en demeure de refaire cette fiche sous peine de ne pas envoyer le texte. Assez stupéfait devant une attitude aussi dictatoriale (c'était ma première expérience : depuis je me suis fait une raison), je finis par comprendre les reproches de Jean-Loup Trassard : il n'admettait pas que je considère ses textes comme l'illustration, assez exemplaire, d'une forme neuve de nouvelle que j'ai appelée "nouvelle-nouvelle", soit une forme qui bannit tout récit, toute action, tout intérêt anecdotique au profit d'une seule finalité : le travail sur les mots à partir d'évocations, de descriptions, voire des réflexions sur l'acte d'écrire; il ne me pardonnait pas non plus d'avoir avancé que ses textes exprimaient un retour à la terre (mais qu'y puis-je si cela se voit que Jean-Loup Trassard s'occupe d'exploitation agricole et qu'il élève des boeufs comme il est dit dans toutes les notices le concernant ?). J'eus beau relire les textes (je les trouvais beaux mais agaçants), je ne pouvais me résoudre à renoncer à mon interprétation. Il fallut avoir recours à l'arbitrage des éditeurs, qui, plutôt embarrassés, se rangèrent à mes côtés.
Voilà pourquoi mon t. I des Nouvellistes contemporains de langue française n'a jamais comporté un texte de Jean-Loup Trassard.(1)
Mais c'est une histoire qui n'est pas finie. Par une indiscrétion de la directrice du Premier Festival de la Nouvelle à Saint-Quentin (en 1985), j'appris qu'il ne souhaitait pas s'y montrer s'il devait croiser une personne comme moi qui débitait un "tissu d'inepties" sur son compte. Comme la personne, indiscrète je le concède, n'appréciait pas la production de Jean-Loup Trassard (ouf !), elle ne l'invita pas. Et j'en restai là avec cet auteur bien chatouilleux.
(1) La fiche a paru dans mes Études sur la nouvelle de langue française, Paris, Champion, 1993, p.65-69